Le parti de l'étranger
- Michel Strulovici
- il y a 2 jours
- 5 min de lecture
De gauche à droite : Donald Trump, Marine Le Pen, Vladimir Poutine
(Wikipédia, Thibaud MORITZ / AFP, Frederic Legrand - COMEO/Shutterstock)
La peine d'inéligibilité prononcée le 31 mars dernier à l'encontre de Marine Le Pen, aussitôt attaquée en appel, a soulevé une tempête de réactions, notamment à l’étranger. De Trump à Poutine, en passant par Medvedev, Bolsonaro et Orban, ils ont joint leurs voix pour voler au secours de la cheffe du Rassemblement national, prétendument “persécutée” par la démocratie qu’ils haïssent tant. Avec de tels soutiens, peut-on encore nous faire croire que le parti de Madame Le Pen serait dévoué comme pas d’autres aux intérêts de la nation ? Depuis l’affaire Dreyfus, des fascistes de tout bord traitent d’anti-France tous ceux qui s'opposent à eux : voici qu’il est temps de leur retourner le compliment.
« Les grandes lignes politiques que je défends sont celles qui sont défendues par M. Trump, par M. Poutine. », Marine Le Pen, BBC Newsnight, 28 mars 2017 (ICI)
La qualité et le nombre de soutiens reçus, en une seule journée, par Marine Le Pen à l’annonce de sa condamnation sont exceptionnels. Celle qui fut battue, deux fois déjà, à l’élection présidentielle a reçu des hommages dignes d’un chef d’État. Selon le président américain, Marine Le Pen est un martyr à son image : « Cela fait penser à notre pays, cela ressemble beaucoup à notre pays », a-t-il déclaré devant des journalistes en ajoutant : « Elle n’a plus le droit d’être candidate pendant cinq ans alors qu’elle faisait la course en tête ». Offensif, Elon Musk philosophe sur X, son réseau social : « Lorsque la gauche radicale ne peut pas gagner par le biais d’un vote démocratique, elle abuse du système juridique pour emprisonner ses opposants. C’est la règle du jeu qu’ils appliquent partout dans le monde ».
Orban ose, lui, ce « Je suis Marine ». Et Bolsonaro, en plein procès à Brasilia pour complot, organisation criminelle et tentative de coup d’État, prend le temps de sortir du prétoire pour se fendre d’une déclaration : « J’espère et j’encourage Marine Le Pen à surmonter cette persécution et à se présenter à la prochaine élection présidentielle. (...) Nous sommes à vos côtés, Madame Le Pen ».
Je n’évoquerai pas ici les réactions indignées du vice premier ministre italien Salvini, celles de l’extrême droite danoise, belge, etc… Quant à Poutine, ce soutien de longue date du Rassemblement national, il envoie son porte-parole déplorer, avec un humour noir sans pareil, « une violation des normes démocratiques ». Et Dimitri Medvedev, le vice-président du Conseil de sécurité de la Russie, joue de la provocation : « Après la décision de justice rendue aujourd’hui, il semble que, comme le 31 mars 1814, seuls les cosaques russes puissent ramener la liberté en France », affirme-t-il sur le réseau social de son ami Musk. Dimitri Medvedev fait ici référence à cette image historique de cosaques bivouaquant sur les Champs Élysées, qui marqua l'effondrement de l'Empire napoléonien.
Recevoir de tels soutiens, en un tel moment de notre histoire où Trump-Musk et Poutine mènent une offensive tous azimuts contre notre pays, devrait, en toute conscience, poser problème. Ces dirigeants nous abreuvent d’insultes. Ils tentent de nous mettre idéologiquement au pas (de l’oie). Ils s’ingèrent éhontément dans nos affaires. Ils tentent de briser l’économie française et européenne. Qu’ils déclarent ainsi leur flamme à l’égérie de l’extrême droite française devrait faire réfléchir l’ensemble des acteurs économiques et sociaux de notre pays.
Il faut imaginer la nature de la soumission à des intérêts étrangers que représenterait l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national. En cela, le mouvement et sa dirigeante sont bien les héritiers de Vichy, ceux qui bradèrent à l’Occupant les intérêts de la nation.

La dégradation d'Alfred Dreyfus dans la grande cour de l'École militaire,
le 5 janvier 1895. Dessin d'Henri Meyer à la une du
Petit Journal du 13 janvier 1895, intitulé : « Le traître »
(BnF)
Néologismes antisémites
Marine Le Pen, c’est bien l’anti-France. Ce retour du “compliment”, je le pratique ici avec une délectation non feinte. Nous qui militions jadis pour l’indépendance de l’Algérie, fûmes abreuvés de ce qualificatif par les fascistes et les antisémites de Jeune Nation, d’Occident, du Front National, parfois à coups de barres de fer.
L’anti-France ! Cette expression fut inventée par l’extrême-droite antisémite à la fin du XIXe siècle, au moment de l’affaire Dreyfus. Leur cœur de cible, le fameux “complot judéo-maçonnique”. L’historien Raoul Girardet explique ainsi le succès de ce néologisme : « La formule doit être comprise en l’occurrence comme chargée de tout un poids, et singulièrement lourd, de frayeurs ancestrales. Jésuites, Juifs et francs-maçons ne sont pas seulement appréhendés comme les agents d’exécution privilégiés des desseins hostiles de certains États rivaux. La menace qu’ils représentent est celle qui n’a jamais cessé de hanter les rêves des cités paisibles. Celle du vagabond, du nomade qui rôde autour des maisons heureuses ». (1)
L’anti-France ! Les théoriciens et publicistes de l’extrême droite en firent florès et la plante était vénéneuse. Le concept connut un succès ritualisé par tous leurs discours, leurs écrits. Maurras l’utilisait dans la plupart de ses articles tout comme Léon Daudet, l’antisémite, le clérical créateur de l’Action française. Leurs organisations la popularisaient à coups de nerfs de bœuf, à coups de canne, dans des expéditions punitives contre la “gueuse”. Ils tentèrent même le coup d’État, le 6 février 1934, quand ils marchèrent sur l’Assemblée nationale en dénonçant précisément "l’anti-France".

L'Affiche rouge (L'Histoire par image)
Résister sous Vichy
Mais l’apogée du concept, son expression en actes, ce fut le régime de Vichy qui l’accomplit. Les Résistants, c’était l’anti-France. Ils faisaient partie d’un complot “judéo-bolchevique” et, évidemment, maçonnique. L’Affiche rouge, placardée partout en France, en fut l’exemple le plus probant. Elle tentait de justifier l’assassinat du groupe de résistants communistes dirigés par Missak Manouchian. Cette propagande voulait également provoquer la peur et interdire tout ralliement à la Résistance.
Comme l’écrivait Aragon : « Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes / Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants / L’affiche qui semblait une tache de sang / Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles Y cherchait un effet de peur sur les passants. »
Pour accompagner l’Affiche, un tract et une brochure d’une quinzaine de pages furent distribués dans toute la France. Ils reproduisaient l’Affiche et reprenaient les arguments habituels de la propagande antisémite de Vichy sur les Juifs et l’anti-France. « L’armée du crime contre la France » titrait la brochure. L’effet ne fut pas à la hauteur des espoirs des auteurs de cette propagande.
Des rapports des Renseignements généraux recensent de nombreux articles de soutien à ces Résistants dans la presse clandestine, et l’émotion de passants devant l’affiche. (2)
Aragon, dans l’Affiche rouge, le magnifiait ainsi : « Nul ne semblait vous voir Français de préférence / Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant / Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants / Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE. »
Comme dit l’adage, l’amour ne se proclame pas, il se prouve par des actes. L’amour de la nation, sa défense érigée en impératif catégorique par Marine Le Pen et le Rassemblement national se résume, en fait, au lamentable choix d’une génuflexion devant les intérêts trumpistes et poutiniens. Ce nationalisme-là ressemble comme deux gouttes d’eau à une aliénation au service de l’étranger. De l’anti-France à l’état pur...
Michel Strulovici
NOTES :
(1). Raoul Girardet, Mythes et mythologies politiques, éd. du Seuil, 1986, p. 43.
(2). Denis Peschanski, article Affiche rouge dans Dictionnaire historique de la Résistance, p. 996-997, Bouquins éd., 2006.
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