
Manifestations spontanées à Gaza (à gauche) et Tel Aviv (à droite) le 15 janvier 2025, à l'annonce de l'accord de cessez-le-feu
entre Hamas et Israël. Photos Bashar Taleb / AFP et Ronen Zvulun / Reuters
Les images de liesse qui ont accompagné l'annonce du cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, le 15 janvier dernier, dispenseraient-elles d'analyser plus avant la situation ? Si la presse commente abondamment les "remous" au sein du gouvernement israélien, on ne sait pas grand chose de l'opinion publique palestinienne, et de l'influence qu'y exerce encore le Hamas. Pour les humanités, Didier Epelbaum soulève un coin du voile...
Ce fut un choc pour les Israéliens et les Américains, ils le sous-estimaient déjà il y a 18 ans. A l’issue des élections palestiniennes de février 2006, le Hamas, « aile palestinienne des Frères Musulmans » selon sa charte, obtenait la majorité absolue des sièges du conseil législatif (1). La surprise venait du système électoral par circonscriptions, car : le Hamas n'avait recueilli que 44,15%, le Fatah 41,43% et le FPLP ("marxiste") 4.25%, les autres partis moins de 3% chacun. La liste dissidente Fatah de Salam Fayad, "Troisième voie", recueillait 2,4% des voix, mettant théoriquement le Fatah à égalité avec le Hamas (Fayad allait devenir ministre de finances puis premier ministre de l’Autorité palestinienne). Au total des voix, les partis "laïques" (le mot n’est pas vraiment approprié, je veux dire non islamistes), ont recueilli plus de voix que le Hamas. Leur échec est à mettre au compte de la corruption, de la désunion, et non d’un raz-de-marée islamiste.
Un an après ces élections, après une série d’affrontements parfois meurtriers, les deux principales organisations palestiniennes annoncèrent la formation d’un gouvernement d’union nationale mais le Hamas s’empara de Gaza par la force. En cinq jours d’affrontements, les sympathisants du Fatah furent tués, emprisonnés. Le Hamas put ainsi saisir des quantités importantes d’armes et de véhicules blindés fournis par les États Unis, l’Égypte et la Jordanie, et il installa un régime de parti unique. Il inaugura très vite sa stratégie de harcèlement d’Israël par des attentats-suicides et des tirs de missiles. Il en tira vingt-mille jusqu’en 2014, ce qui décidera Israël à développer des procédures de sécurité civile, le fameux "Dôme de fer" anti-missiles en 2009, et à instaurer un blocus partiel, conjointement avec l’Égypte.
Mouvements d'opinion
Il n’y a pas eu d’élection depuis 2006. Comment peut-on alors savoir où en est l’opinion après 18 ans de pouvoir absolu à Gaza et deux guerres destructrices ? La source d’informations la plus riche est le "Palestinian Center for Policy and Survey Research" (PCPSR) dirigé par le politologue Khalil Shikaki à Ramallah. Il a réalisé plus de deux cent sondages depuis 2000, dont plusieurs dizaines de d’études conjointes avec des instituts israéliens. Le sérieux de ses analyses n’est jamais mis en doute. L’institut “Arab World for Research and Development” dirigé par Nader Said (AWRAD, également à Ramallah) propose lui aussi des éléments intéressants.
Des réserves sont de rigueur. On comprend que pour un Palestinien de Gaza, il n’était pas aisé de répondre « non » à la question : "Soutenez-vous le Hamas ?" Le sondé pouvait-il avoir confiance en la protection de son anonymat ? Les enquêteurs expliquent que pour la sécurité de leurs sondeurs sur place, ils ont opté pour les régions les moins exposées. Ces sondages étaient également effectués en partie par internet dont l’accès est très problématique pour des parties importantes de la population gazaouie. Il s’agit donc d'interpréter prudemment ces enquêtes d'opinion sans tirer de conclusion abusive.
Comment les Palestiniens ont-ils jugé la "razzia", le pogrom du 7 octobre 2023 ? Un mois après l’événement, les trois quarts des personnes interrogées soutenaient « fermement » ou « modérément » l'attaque du Hamas. En novembre 2023 (comme aujourd’hui), la popularité du Hamas dépend du lieu. 75% des personnes interrogées en Cisjordanie (qui ne mettaient jamais les pieds à Gaza) préféraient que le Hamas reste au pouvoir à Gaza contre 38% seulement des Gazaouis (qui subissaient quotidiennement le Hamas) ! En Cisjordanie, 79% pensaient que le Hamas sortirait victorieux de la guerre ; à Gaza, seulement 48%. Un autre institut de sondage confirma cette tendance avec un soutien au Hamas nettement plus élevé en Cisjordanie que dans la bande de Gaza : 68% contre 47%.
Khalil Shikaki rappelle que la presque totalité des sondés n’a vu aucune vidéo des atrocités ; 7% seulement croyaient que des actes abominables avaient été commis contre des civils, des femmes, des enfants et des personnes âgées. Il attribue les divergences géographiques aux sources d’information disponibles dans les deux territoires. 83 % des habitants de Cisjordanie s’informent essentiellement par la chaîne qatarie Al Jazeera alors que les habitants de Gaza subissent directement les destructions et les souffrances. Le 1er janvier 2025, le procureur général palestinien a ordonné la suspension de la diffusion d'émissions et les activités d'Al Jazeera. L’Autorité palestinienne juge que la chaîne « incite à la sédition et s'ingère dans les affaires internes palestiniennes ». En clair, elle soutient le Hamas…
La solution à deux États ?
Fin 2023, 33% des sondés palestiniens étaient favorables à la "solution à deux États" ; côté israélien, 39% (34% parmi les Juifs). Il y a deux décennies, 72% des Palestiniens et des Israéliens sondés par "World Public Opinion" soutenaient la solution à deux États ; en 2009, un sondage Gallup donnait des résultats comparables.
En quinze ans, le soutien à la thèse des "deux États" s’est réduit de moitié. Regardons plutôt le verre à moitié plein : un tiers des personnes, de part et d’autre, ce qui n’est pas rien, croit encore à cette idée aujourd'hui jugée utopique. Une enquête conjointe de juillet 2024 montre il est vrai que le pogrom du 7/10 et la guerre ont réduit le soutien à une solution à deux États parmi les Juifs israéliens tout en l’augmentant parmi les Palestiniens, mais il y a un résultat plus encourageant : « Plus de 60% des deux côtés préfèrent une paix régionale basée sur une solution à deux États et une normalisation si l’alternative est une guerre régionale sur plusieurs fronts ». C’était en juillet 2024. En septembre les Houtis yéménites intensifièrent les tirs de missiles sur Tel Aviv ; puis l’affrontement général entre Israël et le Hezbollah commença le 8 octobre 2023. Avec l’Iran, la guerre régionale était bien là.
Une question primordiale est de savoir comment les opinions palestiniennes ont évolué depuis le cessez-le-feu du de la mi-janvier 2025 et le retour des populations déplacées vers le nord de la bande de Gaza, la découverte directe de la destruction massive, 70 à 80% des immeubles selon les sources, et la découverte des corps sous les décombres.
Voici une amorce de réponse. En juillet 2024, 57% des Gazaouis interrogés considéraient l'attaque du 7 octobre comme une « bonne décision », et 54% que la lutte armée était « l’option préférée pour mettre fin à la domination israélienne et établir un État palestinien ». Trois mois plus tard, on observait une inversion de tendance : 57% estimaient que la décision du 7 octobre était une « mauvaise décision ». Il n’est pas déraisonnable de penser que cette désaffection d’une politique guerrière dont les populations civiles (à qui on ne demande pas leur avis) sont les principales victimes, s’est accentuée et qu’aujourd’hui la cote du mouvement islamiste est au plus bas. Il n’est pas interdit de supposer que la majorité des Palestiniens préfèrent la création d’un État au côté d’Israël et en paix à une guerre perpétuelle.
Qui pour reprendre le contrôle de Gaza ? De gauche à droite : Rauhi Fattouh, membre du comité central du mouvement Fatah (Photo DR), Hussein al-Cheikh, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (Photo Nasser Nasser/AP),
Mohammed Dahlan (photo Andrea DiCenzo/The New York Times).
Sur les images de foules palestiniennes en liesse fêtant la "victoire" après l’annonce du cessez-le-feu (sauf chez les militants armés et masqués), sur les vidéos de "danse de la victoire", on remarque surtout des drapeaux palestiniens, peu ou pas de drapeaux noirs du Hamas. Spontané ou non, ce fait (et les micro-trottoirs qui l’accompagnent) traduit probablement un désir d’union vers la reconstruction et une vie plus normale plus qu’une pulsion de vengeance. Le problème est que la direction palestinienne capable de mener une telle politique n’existe apparemment pas. Le président palestinien Mahmoud Abbas a l’air d’y croire : il vient d’affirmer à une délégation de la gauche israélienne qu’il était prêt, et capable militairement, à reprendre le contrôle de Gaza.
Mais bientôt nonagénaire, après vingt ans d'une présidence palestinienne peu convaincante, Abbas représente un système corrompu jusqu’à la moelle, décrédibilisé, à bout de souffle. Des noms circulent à Ramallah, dans les capitales arabes et à Washington pour envisager la suite : le successeur désigné Rauhi Fattouh, président du conseil législatif palestinien (75 ans quand même), ou bien Hussein al-Cheikh, secrétaire général de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), 61 ans. Parmi les outsiders, Mohammed Dahlan, né à Khan Younès (Gaza), 63 ans, est soutenu par les Émirats dont la contribution financière à la reconstruction sera importante.
Beaucoup d’Israéliens considèrent que leur pays ne sera définitivement accepté dans la région que lorsque ses ennemis estimeront le coût de sa destruction intolérable. Ce jour serait-il plus proche qu’il n’y parait ?
Didier Epelbaum
(1). Le Conseil législatif, issu des négociations des Accords d'Oslo, est le parlement des territoires palestiniens administrés par l'Autorité palestinienne, et l'embryon de la législature d'un éventuel futur État palestinien indépendant. Il comprend 132 membres, élus à partir de 16 districts électoraux en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Son siège se trouve à Ramallah. (Wikipédia)
Parce que vous le valez bien, les humanités ce n'est pas pareil. Mais la gratuité de nos enquêtes et analyses a quand même un prix, celui de la liberté. Dons ou abonnements ICI
Comentários