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Dansez-vous le mbalax ?

Dernière mise à jour : il y a 17 heures


Anniversaire d'indépendance oblige, nous nous transportons aujourd'hui au Sénégal. Pourquoi l'une des principales artères de Dakar ne portera plus le nom de Charles de Gaulle ? Visite guidée dans les méandres rythmiques du mbalax ainsi qu'avec les majorettes du lycée Kennedy de Dakar, en compagnie de la voix de la grande Kiné Lam, décédée en décembre dernier, et à la rencontre d'un jeune homme de 24 ans qui pourrait bien être l'un des futurs dirigeants du Sénégal.


 Ephémérides


A Pikine comme à Saint-Louis, tout autant qu'à Thiès, Rufisque, Tambacounda, Dioum, Richard-Toll et maint autre endroit du "Pays de la Teranga" ("hospitalité", en wolof), il fort probable, en ce 4 avril, que ça tambourine fort. Au Sénégal, puisqu'on parle du Sénégal, on fête en effet le soixante-cinquième anniversaire de l'indépendance, proclamée le 4 avril 1960. Sans trompettes, a priori, mais avec tambours : ceux qui impulsent le rythme propre au mbalax, que le grand Youssou N'Dour a propulsé sur la scène mondiale dans les années 1970 avec son groupe, le Super Étoile de Dakar.


À l'origine, le mbalax (parfois orthographié mbalakh) dérive du njuup, un style musical joué lors de cérémonies rituelles sérères, une des principales ethnies du Sénégal. Le mbalax tire ses racines de la fusion des traditions musicales sénégalaises et gambiennes, du folklore local et des influences occidentales ou latino-américaines ou d'autres genres musicaux comme la rumba congolaise, le jazz et la soul. Aujourd'hui modernisé, écrit l'enseignant-chercheur Saliou Ndour, pour qui « la musique mbalax doit se réinventer ou mourir » (ICI), « le mbalax est en fait un mélange de trois rythmes : le mbalax joué pendant les séances de lutte traditionnelle et pour la danse du sabar (long tambour étroit et conique au son aigu, ouvert à son extrémité inférieure et parfois porté sur la hanche), dirige le rythme. Aujourd’hui, la suprématie du mbalax au Sénégal fait que le jazz, le rock, la salsa ne prospèrent pas bien dans ce pays... »


Les majorettes de Kennedy quittent leur lycée pour rejoindre la Place de la Nation le 4 avril 2017 à Dakar. Photo Seydina Aba Gueye / VOA


A Dakar, ce 4 avril, les majorettes du lycée John Fitzgerald Kennedy seront aussi de sortie. Cela dure depuis 1975. Des majorettes à Dakar ? Cette curieuse idée est venue du célèbre tambour Doudou Ndiaye Rose, de retour de Paris où il avait assisté au défilé du 14 juillet (lire ICI).


Mamadou Dia détrône le général de Gaulle


Si ce rituel est inchangé, pour rejoindre la Place de la Nation, les majorettes du lycée Kennedy n'emprunteront toutefois pas, cette année, le boulevard Général-de-Gaulle mais le boulevard Mamadou-Dia. L'itinéraire reste le même, c'est juste que pour le 65ème anniversaire de l'indépendance, l'actuel président du Sénégal, Bassirou Diomaye Faye, a décidé de rebaptiser l'une des principales artères de la capitale.


On pourrait se contenter de se dire que ce n’est que le dernier symptôme de la crise dans laquelle pataugent les relations de la France avec ses ex-colonies d’Afrique de l’Ouest. Et verser au passage, tant qu’on y est, quelques larmes – de crocodile ? – sur la mémoire de Senghor, ce père de la francophonie sur lequel l’amitié – entre pairs ? – franco-sénégalaise s’était jusqu’ici bâtie. Mais les personnages de cette histoire racontent une vérité plus complexe.


Le président du Sénégal, d’abord, celui qui veut changer le nom des rues de la capitale. Bassirou Domaye Faye est un juriste issu du mouvement des Partisans africains pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), un parti d’opposition fondé en 2014 par l'actuel Premier ministre, Ousmane Sonko.

Fresque à Dakar, commémorant le massacre de Thiaroye (Wikipedia)


À Dakar, et avant son élection le 2 avril 2024, Bassirou Domaye Faye a été proche du Front pour une révolution anti-impérialiste, populaire et panafricaine (Frapp), l’un de ces mouvements citoyens très présents dans l’Afrique francophone, qui contestent radicalement les structures politiques, économiques et sociales héritées du colonialisme, et dont les revendications sont souvent réduites en France, un peu vite en besogne, à l’expression d’un "sentiment antifrançais" contre l’ancienne puissance coloniale, pas plus mûr qu’une crise d’adolescence (voir article de Mouhamadou Moustapha Sow dans la Revue internationale et stratégique, janvier 2024, ICI).


Mais le président sénégalais n’a pas seulement demandé à la France de retirer ses troupes de son pays en décembre dernier, après les juntes militaires au pouvoir au Mali et au Burkina Faso. Il a aussi décrété que dorénavant les jeunes sénégalais liront dans leurs manuels d’histoire ce qu’a été le massacre de Thiaroye (commis par les troupes coloniales et des gendarmes français à l'encontre de tirailleurs africains, le 1er décembre 1944, au camp militaire de Thiaroye, près de Dakar), et promis un mémorial pour sortir les tirailleurs de l’oubli dans lequel la mauvaise conscience française aurait encore aujourd’hui tendance à les laisser péricliter. Et il a créé un Conseil national de la mémoire et de la gestion du patrimoine historique, censé soutenir la réappropriation du passé colonial par les colonisés, en estimant que cette histoire douloureuse a été dominée jusqu’ici par le récit, unilatéral ou presque, des colonisateurs.


La brouille avec Senghor


Senghor, ensuite. Dans cette affaire de toponymie dissidente, son nom se lit partout en filigrane, même s’il ne figure nulle part explicitement. Le nombre de rues, avenues, boulevards, places, impasses, carrefours, établissement publics, infrastructures, centres culturels qui lui sont dédiés ne se compte plus, en Afrique de l’Ouest et ailleurs (à Dakar, un complexe culturel, ICI, et un aéroport). Pour cause : Senghor est l’incarnation de l’idéal francophone, à l’époque où celui-ci était encore synonyme d’universalisme humaniste. Beaucoup moins incommode, sans doute, que son compagnon de route Mamadou Dia, que le président sénégalais lui a préféré pour le jour de l’indépendance. Ironie de l’histoire : c’est bien à cause de Charles de Gaulle que l’amitié entre Senghor et Dia se brisera à jamais, en marquant l’ascension de l’un et la déchéance de l’autre.


Lorsque, en 1958, de Gaulle propose un référendum pour que les citoyens d’Afrique et de la métropole s’expriment sur la création d’une communauté de langue française qui serait la voie vers une progressive émancipation politique et institutionnelle des ex-colonies, Senghor est pour, Dia contre. Plus radical que son ami poète. En 1959 le Sénégal et le Mali fusionnent dans l’éphémère fédération du Mali, de laquelle Dia, devenu entretemps président du Conseil, obtiendra pour son pays l’indépendance en 1960. Lui et Senghor ne sont pas du tout d’accord sur l’avenir de la jeune démocratie. En 1962, à l’occasion d’un colloque à Dakar sur « les voies africaines au socialisme », Dia tient un discours que Senghor n’appréciera nullement. Il dénonce l’ancien modèle économique colonial, parle de « rejet révolutionnaire des anciennes structures », invoque une « mutation totale qui substitue à la société coloniale et à l'économie de traite une société libre et une économie de développement » et exhorte le Sénégal à sortir du marché de l’arachide - moyen à peine déguisé pour que la France de continue l’exploitation coloniale sous une autre forme (ICI et ICI).


On connaît la suite de l’histoire : Senghor se fait le promoteur d’une motion de censure que Dia essaiera inutilement d’esquiver in extremis par des moyens peu orthodoxes : il ferme le parlement pour empêcher le vote. Il sera arrêté le lendemain, avec quatre autres ministres de son gouvernement, et restera en prison jusqu’en 1974, quand Senghor décidera de lui octroyer la grâce. Jusqu'à présent, aucune rue, ni aucun monument, ne portaient au Sénégal le nom de Mamadou Dia (lire ICI). Cette injustice est désormais réparée.


Caterina Zomer, Jean-Marc Adolphe


Le visage du jour


Yero Sarr. Photo issue de son compte Instagram


Il y a un an, il a été investi en tant que président de la Jeune Chambre Internationale Universitaire Dakar Espoir. A 24 ans, Yero Sarr est peut-être, voire sans doute, l'un des futurs dirigeants du Sénégal. En 2022, le magazine Forbes le classait parmi les trente jeunes africains de moins de 30 ans les plus influents. Originaire de Thiès, à 70 km à l'est de Dakar, Il étudie la physique et la chimie à l'université et prend conscience, pendant ses études, des effets du réchauffement climatique en Afrique. Influencé par l'activisme de Greta Thunberg, il lance en 2018 la branche sénégalaise du mouvement Fridays for future. « Il faut qu'on mette l'humain au centre des priorités », disait-il en novembre dernier à l'issue de la décevante COP 29 en Azerbaidjan. On ne saurait le contredire. Et il ajoutait, dans une interview pour africaradio.com : « on est en train de jouer à un jeu très dangereux avec ces histoires de crédit carbone. Quand on parle de mesurer la richesse verte de l'Afrique, l'idée derrière, même si on ne le dit pas, c'est de mettre en exergue ces forêts que nous avons et de dire aux autres de continuer de polluer car nous avons assez de forêts qui pourront capter ces pollutions et dire aux autres de donner de l’argent à  titre de compensation. Ce n’est pas la voie qu'il faut utiliser, parce que l'idée principale et la seule solution, c'est de réduire les émissions. Aujourd'hui, on est en train de laisser la voie à une chose qui est assez dangereuse, on est en train de cautionner des choses qu'on ne devait pas cautionner. C'est l’une des positions que je fustige. On n’est pas une poubelle carbone ».


La musique du jour


Rendre hommage, ici, à la grande Kiné Lam, décédée en décembre dernier. Auteure-compositrice et grande diva du mbalax sénégalais, Fatou Kiné Samb aka Kiné Lam s'est fait connaître en 1975 en participant à un concours de chant au Stade Iba Mar Diop où elle interprète Mame Bamba. Suite à sa prestation, le public lui attribue le pseudo "Kiné Lam Mame Bamba".


En 1972, Kiné Lam avait fondé fonde une troupe traditionnelle qui animait des événements dans divers villages, puis intègre en 1977 l’Ensemble lyrique traditionnel Daniel Sorano à Dakar. En 1989, elle se lance dans une carrière solo et fonde le groupe Kaggu avec lequel elle enregistre l’opus Cheick Anta Mbacké, avec lequel elle connaît son premier succès. Parmi d"'autres albums qui ont suivi : Balla Aïssa Boury (1990), Les lionnes (1991), Praise (1996), Sey (1996), Cey Geer (2003).


Elle a été sacrée, à trois reprises, "Meilleure chanteuse sénégalaise". Peut-être aura-t-elle un jour, une rue de Dakar à son nom ?


 

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