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Ce n'est que justice : la poésie reste éligible

Photo du rédacteur: Jean-Marc AdolpheJean-Marc Adolphe

Séquence du film "Manas", de la réalisatrice brésilienne Mariana Brennand Fortes


Le penne de la justice s'est donc refermé sur Marine-la-détrousseuse de fonds publics. Cela offusque Trump, le Kremlin et Mélenchon : copains comme cochons ? Par ici, on continue comme avant : en éphémérides (la danse des cerisiers en fleurs et l'invention du yo-yo, et aussi le centenaire de la naissance du réalisateur du Manuscrit trouvé à Saragosse), avec un visage du jour (la magnifique Jamilli Correa), et un poème, qui reste éligible, de Patrick Beurard-Valdoye.


 Ephémérides


La danse des cerisiers en fleurs


Même au Japon, on cède à la tradition du poisson d’avril. Au pays du Soleil Levant, on dit "Shigatsu no Baka" (月馬鹿). Mais le 1er avril, c’est aussi et surtout le début des Miyako Odori (都をどり), soit les « danses des cerisiers en fleurs », sur la scène du bâtiment récemment reconstruit du théâtre kabuki Minami-za à Kyoto. Une soixantaine de danseuses et actrices de l'école Kyomai Inoue (contrat d'exclusivité qui date de la fin du 18e siècle) participent à ce spectacle dont les traditions sont encore aujourd'hui soigneusement maintenues. Le spectacle, qui commence par le chant unique "Miyako odori wa Yo-i Yasa-", a été créé en 1872. La première représentation a eu lieu pour rehausser l'exposition de Kyoto, au plus fort de la modernisation de l'ère Meiji, et depuis lors, elle est considérée comme une tradition printanière saisonnière à Kyoto. Le spectacle dure environ une heure, et se déroule en huit scènes qui illustrent le changement de saison du printemps au printemps suivant. Il y a trois représentations par jour, jusqu'au 7 avril. En "première classe", avec cérémonie du thé (de style Ryurei), la place coûte 45 €. Réservations ICI



De l'émigrette au yo-yo


Attention, ceci n'est pas un poisson d'avril : c'est encore au Japon que la société Bandai, spécialisée dans la fabrication de jouets, a relancé la mode du yo-yo, dont un "inventeur" américain du nom de Louis Marx (rien à voir avec Karl), décrit comme « un homme d'affaires avec un esprit d'enfant » fit une première démonstration publique, à New York, le 1er avril 1929. Un an plus tard, le nom sera officiellement déposé et c’est un autre américain, Donald Duncal qui le commercialisera à grande échelle.


Comme chacun sait, le yo-yo est un jeu constitué de deux hémisphères aplatis, réunis par un axe autour duquel s’enroule une ficelle dont l’une des extrémités s’attache au doigt ou est retenue par la main. Le jeu consiste à lancer le yo-yo et à le ramener dans un va-et-vient continu.


Ainsi qu'on l'a vu hier au sujet du taco mexicain, les Américains sont assez forts pour s'attribuer des "découvertes" dans lesquelles ils ne sont pour rien. En effet, la yo-yo (qui ne portait pas encore ce nom) était déjà connu en Grèce il y a plus de deux mille ans. À la fin du XVIIIe siècle, les Britanniques connaissaient le jeu sous le nom de bandalore. Apporté en France par les émigrés de la Révolution française, il est alors appelé émigrant ou émigrette. Une émigrette est exposée au Musée national de l’histoire de l’immigration (Lire "L’histoire sous vitrine. L’émigrette et les va-et-vient des jouets des migrations", article de l'historienne Marie- Laure Archambault-Küch, ICI).


Encore une histoire de migration : le yo-yo moderne pourrait avoir comme origine une arme inventée aux Philippines par les Negritos (premiers habitants de l'île) contre les colons espagnols. Dans un article publié en 2015 par The Atlantic ("La vie secrète des yo-yo", ICI), le professeur de philosophie Chris Goto-Jones écrit : « le terme yo-yo (comme le jouet lui-même) a probablement été importé des Philippines aux États-Unis dans les années 1910 : L'une de ses premières apparitions a eu lieu dans les pages de Scientific American, "Filipino Toys : How Our Young Island Wards Amuse Themselves" (1er juillet 1916). Les premiers yoyos fabriqués aux États-Unis l'ont été par Pedro Flores, un immigrant philippin qui a fini par vendre la marque à la Duncan Yo-Yo Company. Dans la tourmente culturelle de l'impérialisme américain, l'idée du yo-yo en tant qu'arme exotique a fait son chemin, et nombre des premiers démonstrateurs de Duncan ont utilisé cette histoire dans leurs argumentaires de vente. En 1983, un "voyou du yo-yo", joué par William Derrick, est même apparu dans la superproduction de James Bond, Octopussy, avec une version totalement improbable, peu pratique et probablement suicidaire d'un yo-yo. »


  • Illustration : Enfant jouant à l’émigrette (portrait présumé de Louis XVII), 1789, Elisabeth Vigée-Lebrun, musée Leblanc-Duvernoy (Auxerre).


"Le manuscrit trouvé à Saragosse", film de Wojciech Has (1965)


Cent ans aujourd'hui


Un peu de cinéphilie pour clore cette éphéméride du jour. Sous occupation allemande, les nazis ayant fermé l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie, il étudia, sous couvert d'un enseignement technique, dans une école d'art clandestine. A la fin de la guerre, il s'inscrit dans la première école de cinéma polonaise dont il sort diplômé en 1946, mais son premier court-métrage, Harmonia, déplait aux autorités et ne sera jamais distribué. Pour survivre, il devra se contenter de réaliser des documentaires dans l'esprit du "réalisme socialiste". Il devra attendre 1957 pour tourner son premier film de fiction, Le Nœud coulant, l'histoire d'un jeune alcoolique qui décide d'arrêter de boire. Parmi ses films les plus célèbres, ont peut citer figurent La Poupée (1968), La Clepsydre (1973), Les Tribulations de Balthazar Kober (1988), et bien sûr, l'extraordinaire Manuscrit trouvé à Saragosse (1965), d'après le roman Jan Potocki. « Furetant avec le même brio et le même sens du détail dans différents genres (comédie satirique, conte fantastique, histoire d’amour, film d’aventures), ce ballet foisonnant, féerique et terriblement incarné, aborde de multiples sujets, propose une pléthore de pistes, confronte des univers, triture les codes, en ayant le bon goût d’égarer le spectateur pour mieux lui faire goûter cette sensation de perte de soi », écrivait un critique de cinéma d'un film que Luis Buñuel adorait.


Mort le à Łódź le 3 octobre 2000, le cinéaste polonais Wojciech Has avait vu le jour à Cracovie le 1er avril 1925. Ce jour, on peut donc commémorer le centenaire de sa naissance.


 En pièces détachées


Ce n'est pas que l'actualité manquasse, mais il se pourrait que le temps vienne à manquer (manquer : c'est souvent ce que le temps sait faire de mieux). Pour aujourd'hui, donc, une seule "pièce détachée" : l'inéligibilité de Marine Le Pen. Dès l'annonce du jugement ont fusé des commentaires de toutes parts. Enfin, surtout de certaines parts : les toujours-les-mêmes. Trump qui compare avec ses popres démêlés judiciaires, l'extrême-droite israélienne, Poutine qui déplore une "violation des normes démocratiques" (c'était hier, ce n'est donc pas un poisson d'avril).


Cerise sur le gâteau (si l'on peut peut parler de cerise et de gâteau), le Lider maximo des Insoumis, alias Jean-Luc Mélenchon, y est allé de son refrain : « la décision de destituer un élu devrait revenir au peuple ». Allons bon. Dans un régime démocratique, où la justice est indépendante (séparation des pouvoirs), celle-ci est rendue "au nom du peule", selon des lois votées par les "représentants du peuple". Il est vrai qu'en 2010, place de la République à Paris, Mélenchon proclamait : « Je remplis la fonction de tribun du peuple ». A la même époque, Jean-Marie Le Pen se qualifiait de « tribun de la plèbe »... Toujours se méfier des tribuns et du "populisme" dont ils se réclament : c'est bien souvent l'antichambre des dictatures...


 Un visage par jour


Dans la "vraie vie", elle s'appelle Jamilli Correa. Dans le film, elle est Marcielle (plus fréquemment appelée par son diminutif, Tielle). « Elle a une intensité dans sa présence et dans son jeu et occupe totalement le plan, même quand elle ne fait rien. C'est assez magnifique à voir advenir au cinéma », disait voici peu, sur France Culture, la critique de cinéma Raphaëlle Pireyre.


Le film (sorti en salles le 26 mars), c'est Manas ("Sœurs", en brésilien), premier long-métrage de la réalisatrice brésilienne Mariana Brennand Fortes, venue du documentaire, qui a enquêté pendant dix ans sur les violences sexuelles dans l’État reculé du Pará, au Brésil, et en a tiré ce premier film de fiction. Sur l’île de Marajó, au cœur de la forêt amazonienne, Tielle, 13ans, vit avec ses parents, ses frères et sa petite sœur. Comme toutes les filles de son âge, comme sa grande sœur qui est partie, elle rêve d’émancipation. Mais la puberté, c’est aussi le moment où elle découvre le monde dans lequel on vit, un monde violent et dominateur, où chez soi comme sur les barges qui passent sur le fleuve, les jeunes filles sont des proies. Le film de Mariana Brennand Fortes, dit encore Raphaëlle Pireyre, « danse en permanence entre l’enfermement du personnage et la percée de l’horizon. La fiction permet à ce film de raconter les abus sexuels sans être frontal, de montrer qu’ils sont omniprésents en les mentionnant très peu, grâce au hors-champ. Ça passe par le souffle, la présence des corps des hommes, des choses qui relèvent vraiment de la mise en scène ».



 Poème du jour


On a de la réserve. Des archives. Certaines déjà publiées, d'autres qui attendent (et non des moindres). A ce jour, les humanités comptent un millier de publications. Certaines, liées à telle ou telle actualité, pourraient encore considérées comme périmées (encore que...). Beaucoup d'autres, inactuelles, continuent de veiller, en lucioles (ça veille, une luciole ?)


Parmi ces pépites, nous avions publié, en février 2022, un texte-poème inédit de Patrick Beurard-Valdoye, "Le maire, le ministre et ses migrants". A lier ou relire ? Trois ans plus tard, ce poème reste d'actualité, donc éligible.


Échouage, Dunkerque. Photo Isabelle Vorle


EXTRAIT


(...) réduire au silence est le mot d'ordre

disséminer chaque ensemble

camucher ce qu'

on voit forcément car l'

invisible les médias n'y croient pas


faut contenir le déversement

des indésirables faut endiguer

comme dit l'État incontinent

mettre des bâtons de pèlerin dans

les roues de migrants partis

à la rencontre de leur image alors

qu'une image d'eux ricoche

de rétine en rétine éclaboussées


beaucoup d'énergie et des coups beaucoup

beaucoup d'argent et des mots corrompus

pour masquer le problème mascarader

semer l'amertume l'écume

qui dresserait les Grands-synthois

contre les Sans-toits

(...)

Pour retrouver le poème en entier : ICI


  • Né dans le Territoire de Belfort, Patrick Beurard-Valdoye enseigne en tant que poète à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Lyon. Il y a co-fondé le programme de recherche et de création « Station d’arts poétiques », mené initialement avec l’École normale supérieure de Lyon. Le « projet » majeur que mène Beurard-Valdoye depuis le début des années 1980, le « cycle des exils », est à ce jour composé des sept ouvrages suivants : Allemandes (1985), Diaire (2000), Mossa (2002), La Fugue inachevée (2004), Le Narré des îles Schwitters (2007), Gadjo-Migrandt (2013) et Flache d’Europe aimants garde-fous (2019). Lire sur Wikipedia.


 

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