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Apocalypse en vues

Photo du rédacteur: Nadia MevelNadia Mevel

Vassily Kandinsky (1866-1944), Jüngster Tag [Le Jour du Jugement dernier], 1912

© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn / Jacques Faujour


Avant la fin du monde, qui est annoncée depuis (au moins) deux mille ans, un détour par la BnF s'impose. Jusqu'au 8 juin y sont exposées de multiples représentations, anciennes et contemporaines, de l'Apocalypse. Peut-être pas rédempteur, mais vivifiant. De Jean de Patmos à Elon Musk, petit parcours guidé...


« Mais aux lieux du péril croît

Aussi ce qui sauve »

Friedrich Hölderlin, Patmos, 1807


L'Apocalypse, c'était demain. Lorsque Jean de Patmos, prophète judéo-chrétien qui aurait fui la Palestine à la suite de la révolte juive des années 60 et se serait réfugié en Asie Mineure avant de s'exiler sur l'île de Patmos, dont on ignore ce qu'il prenait comme substances, mais avait des visions à la pelle (et à l'appel de Dieu, bien sûr), composa sous forme de codex sa célébrissime Apocalypse, il prit soin de consigner le document dans un Livre aux sept sceaux que seul pouvait ouvrir un simple agneau (un agneau, c'est toujours simple). Et ce "livre"-là, c'était un peu comme une boîte de Pandore (800 ans plus tôt) libérant toutes sortes de malédictions physiques et émotionnelles sur l'humanité. Sauf que dans l'Apocalypse (la transcription du terme grec ἀποκάλυψις / apokálupsis signifie « dévoilement » ou, dans le vocabulaire religieux, « révélation »), les foudres sataniques qui doivent s'abattre sur l'humanité fautive sont à la fois fin du monde et début d'un autre monde : c'est le châtiment avant la rédemption.


C'est un peu comme Elon Musk aujourd'hui, ce cinquième cavalier de l'Apocalypse. Sans rire. Comme Jean de Patmos hier, Musk a des visions. Les prophéties de Jean de Patmos (et d'autres avant lui) avaient pour fondement une vision-révélation divine transmise à un homme par un être surnaturel. Musk, c'est pareil. S'il veut absolument aller sur Mars, c'est pour retrouver ses ancêtres. Par exemple, Grok, le nom qu'il a choisi pour son IA générative, est issu d'un roman de science-fiction, Stranger in a Strange Land, écrit par Robert A. Heinlein en 1961 (publié en France par les éditions Robert Laffont en 1970 sous le titre En terre étrangère). Le livre raconte l'histoire d'un être humain élevé sur Mars, qui revient sur Terre, et qui, pour établir une « Église de Tous les Mondes », s'en prend vigoureusement à l'Etat à la presse.


Bon, revenons à nos agneaux. Si l'on parle aujourd'hui d'Apocalypse, c'est que la Bibliothèque nationale de France y consacre, jusqu'au 8 juin, une formidable exposition. Ouvrant le parcours de l’exposition sur les deux galeries du Site François-Mitterrand, la section "Le Livre de la Révélation" plonge le spectateur dans l’Apocalypse de Jean, le texte apocalyptique le plus célèbre de l’Occident. Elle offre clés d’interprétation des représentations liées aux différents épisodes qui le composent, des sept sceaux au Jugement dernier, en mettant en lumière le sens originel du récit : le sens positif d’une révélation plutôt que d’une fin tragique.

Mais l'exposition de la BnF (sous le commissariat général de Jeanne Brun, directrice adjointe du Musée national d’Art moderne - Centre Pompidou en charge des collections, avec la collaboration de Pauline Créteur, chargée de recherche auprès de la directrice adjointe du Musée national d’Art moderne - Centre Pompidou) n'est pas vainement sous-titrée "Hier et demain". La seconde partie de l’exposition, intitulée "Le Temps des catastrophes", est en effet consacrée à la fortune de l’Apocalypse dans les arts, de Dürer à Brassaï, en passant par le sublime apocalyptique anglais et l’expressionnisme allemand, avec des œuvres de William Blake, Odilon Redon, Vassily Kandinsky, Ludwig Meidner, Natalia Gontcharova, Otto Dix, Antonin Artaud, Unica Zürn, jusqu’à Kiki Smith, Tacita Dean, Miriam Cahn et Anne Imhof.


Tacita Dean (née en 1965), "The Book End of Time" [Le Livre fin du temps], 2013.

Courtesy the artist, Frith Street Gallery, London and Marian Goodman Gallery, New York / Paris

Photographie Pinault Collection, Paris.


De gauche à droite : Anne Imhof (née en 1978), Sans titre, 2022, Huile sur toile imprimée,

Pinault Collection, Paris, Courtesy of the artist, Sprüth Magers and Galerie Buchholz, Photographie Timo Ohler ;

Fritz Lang (1890-1976), "Metropolis", 1927. Photographie de plateau de Horst von Harbou.

Cinémathèque française - Musée du Cinéma, Paris, France ;

Natalia Gontcharova (1881-1962), Воина, [Les Images mystiques de la guerre], Planche XII : Le Cheval pâle, 1914.

BnF, département des Estampes et de la photographie © ADAGP, Paris, 2025


Bref, avant la fin du monde, il faut prendre en marche le train de cette Apocalypse magnifiquement documentée et exposée. Comme dit dans le dossier de presse de l'exposition, « l’Apocalypse demeure depuis deux mille ans l’un des plus grands récits symboliques de l’épreuve et de l’espérance ; il est un arrière-plan et un horizon, une invitation à "nous souvenir de l’avenir" ».


Nadia Mevel


  • « Apocalypse. Hier et demain », jusqu'au 8 juin 2025, BnF I François Mitterrand, Quai François-Mauriac, Paris XIIIe. Du mardi au samedi 10h > 19h I Le dimanche 13h > 19h. Fermeture lundi. Plein tarif : 15 € – tarif réduit : 13 €. www.bnf.fr

  • Rencontres et événements dans le cadre de l'exposition, ICI.

  • Prochain événement : "Regards croisés sur les représentations de l’apocalypse dans les arts", jeudi 6 mars de 18 h 30 à 20 h. Plusieurs artistes (musiciens, metteurs en scène, auteurs de BD ou plasticiens) échangent sur la place qu’occupe dans leur travail l’apocalypse – en tant que révélation mais aussi fin du monde ou d’un monde – à la fois comme possible et comme source de création. Rencontre diffusée en direct sur YouTube : ICI



Le catalogue de l'exposition

Apocalypse. Hier et demain. Ouvrage collectif sous la direction de Jeanne Brun, avec la collaboration de Pauline Créteur.

Avec des essais de Camille Adnot, François Angelier, Frédéric Boyer, Jeanne Brun, Emanuele Coccia, Charlotte Denoël, Georges Didi-Huberman, Sophie Goetzmann, Raphaëlle Guidée, Marielle Macé, Sabine Maffre, Lucie Mailland dit Baron, Vanessa Selbach, Valérie Sueur-Hermel, Caroline Vrand.


22,5 × 30 cm, 264 pages, 150 illustrations, 49 €; BnF I Éditions




Parce que vous le valez bien, les humanités ce n'est pas pareil.

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Compléments

En complément de l'exposition Apocalypse. Hier et demain, la BnF publie plusieurs textes fort intéressants. Nous partageons ici deux d'entre eux.


Le messianisme américain : le destin d’une nation

Par Bernadette Rigal-Cellard, professeure émérite en Études nord-américaines et Sciences des religions et sociétés, Université Bordeaux Montaigne.

Le Progrès américain. Bibliothèque du Congrès


Le terme « messianisme » vient de l’araméen meshchîkhâ : « celui qui est enduit des huiles saintes ». Il implique la croyance dans un être miraculeux, un messie, qui aidera les humains à triompher de l’adversité. Dans l’eschatologie biblique, il signifie l’attente du retour du Christ qui établira son royaume sur Terre. Certaines communautés se considèrent dotées d'un pouvoir similaire : on parle alors de messianisme national.


Ainsi, le messianisme américain est une construction idéologique qui considère les États-Unis comme nation élue, choisie au-dessus des autres, par la grâce de Dieu. La fascination des Américains pour ce concept remonte à la fondation du pays en 1620 par les « Pères pèlerins », des puritains calvinistes venus en Amérique sur le Mayflower à la recherche d’une terre de liberté religieuse. Même s’ils ne constituaient qu’une partie des colons, ils étaient de grands théologiens et théoriciens dont les écrits influencèrent la construction de la nation. Considérant leur propre histoire comme une reproduction de celle des Hébreux parvenus à la Terre Promise, ils se déclarèrent investis d’une mission : servir de modèle au monde jusqu’au retour du Messie afin de faire advenir la Nouvelle Jérusalem (Sion) décrite à la fin du Livre de l’Apocalypse. Au fil des générations, l’Élection divine de leur communauté fut étendue à la nation toute entière.


Au 19e siècle, cette conviction s’exprima par la rhétorique de la « Destinée manifeste », justification morale de la conquête des terres indiennes et mexicaines que Dieu aurait réservées à son peuple afin qu’il y réalise Son Royaume, les occupants antérieurs ne possédant ni l’esprit d’entreprise ni la force spirituelle pour le mériter.

On comprend bien la fonction sociale du messianisme national lorsqu’on voit comment cette image du Peuple élu inspira des millions d’immigrants jusqu’à nos jours. Aujourd’hui la référence à la Nouvelle Jérusalem perdure dans la vision du pays comme terre promise de liberté, de travail et d’enrichissement.


Le millénarisme et ses implications


Dans l’attente du Christ

Le terme « millénarisme » désigne quant à lui la croyance dans une période de mille ans, le millenium, annoncée dans les premiers versets du chapitre 20 de l’Apocalypse de Jean. Le Dragon, le mal, est enchaîné pour mille ans, pendant lesquels le bonheur et la paix peuvent régner sur terre ; il est ensuite relâché et provoque de nouvelles catastrophes avant d’être vaincu par le Christ. Celui-ci établira alors le règne des saints, au terme duquel adviendront la fin définitive du monde et le Jugement dernier. 

Puisqu’à son retour le Messie renversera l’ordre du monde, punissant les mauvais, les oppresseurs, les infidèles et récompensant ceux qui auront souffert sous l’esclavage, la colonisation, l’exploitation, la misère, mais seront demeurés croyants, l’attente millénariste est le socle de bien des religions des peuples opprimés de par le monde.

Aux États-Unis, le millénarisme a façonné la majorité des spiritualités, mais aussi le discours politique et jusqu’à la toponymie (villes de Sion ou Zion Park par exemple). La culture populaire est saturée de références apocalyptiques : les super héros messianiques sauveront les bons citoyens et la planète lors de la bataille de l’Armageddon, du nom du lieu de l’affrontement final entre forces du bien et forces du mal dans la Bible, terme banalisé par les romans et les films catastrophe. Pour décrire les embouteillages monstres on parle dorénavant de carmageddon


L’espoir des opprimés

Le millénarisme « blanc », véhiculé par le protestantisme essentiellement dans sa mouvance évangélique, n’est pas le seul présent sur le sol étatsunien : il s’oppose à celui des peuples historiquement opprimés par les Euro-Américains : les Amérindiens et les Afro-Américains.


Bibliothèque du Congrès / Domaine public


Sioux Ghost Dance

La Danse des esprits, ou Ghost Dance, offre un bon exemple de mouvement millénariste et messianiste indigène. Se répandant autour de 1870 parmi les tribus de l’Ouest, harcelées par l’armée et dont les conditions de vie étaient déplorables, elle leur promettait de retrouver leur puissance passée lorsque les Blancs repartiraient et que le monde serait régénéré. Elles récupèreraient leurs biens, les ancêtres et les bisons reviendraient. Les foules que la cérémonie attiraient inquiétèrent les autorités qui l’interdirent, ce qui provoqua en partie le massacre de Wounded Knee en 1890.


Quant aux Afro-Américains, ils adoptèrent le schéma de l’exode biblique implorant Moïse de les libérer de l’esclavage et de les guider vers Canaan (chant « Go Down Moses »). Toutefois, leurs églises de la Black Church, sachant vaine l’attente de jours meilleurs, se concentraient sur la quête du salut éternel. On les a ainsi accusées d’avoir inculqué l’obéissance aux maîtres sans inciter à la révolte. Comme il y eut pourtant bien des rébellions mais qu’elles finirent dans le sang, on peut juger que privilégier le salut dans l’au-delà sauva bien des vies, ce qui constitue une fonction majeure du millénarisme.


Le fameux discours-sermon I have a dream (1963) du grand prophète du mouvement des droits civiques Martin Luther King, reprenait la structure de la vision millénariste d’Isaïe de la paix et de l’harmonie entre les êtres humains et les animaux pour appeler les Blancs à offrir enfin l’égalité aux enfants noirs.


Le rapport à l’action

Comme toute croyance, le millénarisme influence le comportement des communautés qui y adhèrent, car en imposant une vision particulière de l’histoire, il oriente l’ensemble de l’existence humaine. Divisant le monde entre élus et damnés, il implique une réaction face à la société.


Il a engendré par conséquent deux types de comportements opposés :

  • Le retrait du monde, pour ceux qui estiment que sa décomposition est telle que l’homme ne peut le purifier, que seul le Messie pourra le purger. L’immensité du pays a permis la séparation géographique de groupes intensément millénaristes : les Amish, les Mormons des premiers temps. Mais le séparatisme peut être simplement culturel tel celui des témoins de Jéhovah, des adventistes du septième jour…

  • L’action dans le monde, pour ceux qui croient qu’ils peuvent l’améliorer durant le millenium et présenter leur labeur au Christ. Les croisades peuvent être culturelles, politiques, pacifiques ou verser dans la violence armée : on songe aux attentats provoqués par des groupes millénaristes de par le monde et aux États-Unis, aux milices survivalistes qui ont attaqué des bâtiments fédéraux, Washington portant la marque de la Bête de l’Apocalypse. Elles arment leurs combattants pour l’Armageddon.   


Une effervescence messianique et millénariste

Puissants historiquement dans la société américaine, les mouvements messianiques et millénaristes connaissent de nos jours une forte recrudescence. En rupture avec leur tradition séparatiste envers le politique, des évangéliques – surtout de mouvance fondamentaliste, prenant la Bible au pied de la lettre – ont entrepris, à partir des années 1970, la mobilisation morale en conjonction avec des membres du parti républicain. On estime qu’environ un quart de la population appartient au mouvement évangélique. Quelque 80 millions de personnes, sur 340 millions d’Américains, se déclareraient millénaristes. Toutefois, le mouvement étant fragmenté en de multiples factions, les croisades peuvent diverger.


L’arrivée du millenium

Dans le script millénariste, plusieurs événements ces dernières décennies annoncent la fin des temps :

  • La guerre froide a été peinte en tant que lutte entre les forces du bien et les forces du mal

  • L’attaque du 11 septembre 2001, venue du ciel et visant les tours du temple matérialiste du commerce mondial, à l’image de celle de Babel, aurait ouvert le millenium.

  • La fondation de l’État d’Israël en 1948 constitue une des dernières étapes avant la venue du Messie, puisque la condition essentielle en est le retour des Juifs en diaspora. Les chrétiens sionistes soutiennent ainsi cet État pour s’assurer que tous les Juifs puissent y repartir. Élu en 2016 en partie grâce à leurs voix, Donald Trump s’empressa de déménager l’ambassade américaine à Jérusalem pour plaire aux autorités du pays.


Plus généralement, la libéralisation des mœurs à partir des années soixante, qui a fait sauter le verrou moral de la nation (interdiction de la prière et de la lecture de la Bible dans les écoles publiques, légalisation de l’avortement, du mariage homosexuel…) a représenté pour les millénaristes une transformation des États-Unis en Sodome et Gomorrhe.


A gauche : Prière collective lors d'un meeting de Donald Trump. Photo Jim Watson / AFP

A droite : Affiche supportant le candidat Donald Trump lors de la présidentielle américaine de 2024. Photo Yasuyoshi Chiba / AFP


Une idéologie qui influence directement la politique

En 2022, la fin de la légalisation fédérale de l’avortement par la Cour Suprême démontre le pouvoir théologico-politique détenu par les chrétiens, en grande majorité évangéliques, mais aussi catholiques (qui ne sont guère millénaristes), liés au parti républicain. Conjugué au programme économique, leur programme moral a permis la réélection de leur candidat en novembre 2024. C’est pourquoi même des millénaristes séparatistes tels que les Amish ont voté pour Donald Trump en 2024 comme en 2016.

Alors qu’en raison de ses agissements personnels, Donald Trump correspondrait à l’Antéchrist de l’Apocalypse, il est au contraire adulé par ses électeurs évangéliques en tant que Messie, guerrier envoyé par Dieu pour mener la bataille morale contre les forces sataniques de l’État sécularisé et païen construit par les démocrates. Estimés à trois ou quatre millions, ils conduisent la Réforme néo-apostolique (NAR, New Apostolic Reformation), réseau en expansion qui promeut le « dominionisme », l’imposition du royaume de Dieu aux États-Unis puis sur terre par la « Mission des sept montagnes » (Seven Mountains Mandate), sept acteurs de la culture qu’il faut rechristianiser par la force si nécessaire : la religion, la famille, le gouvernement, les arts et le monde du spectacle, les médias, le monde des affaires et l’éducation.

Galvanisés par le succès de leur Messie, ils s’emploient à réaliser le millenium. Le sens profond du livre de l’Apocalypse s’impose : les révélations qu’il brosse ne sont pas tant la menace de tourments horribles (auxquels le chrétien échappera) que la descente de la Nouvelle Jérusalem sur Terre. Pas n’importe où néanmoins, et pas miraculeusement : ce sera sur le sol américain et grâce à la croisade des bons chrétiens.


Bernadette Rigal-Cellard



Des sociétés soumises au risque

Face aux risques de désastres, revenir à une écologie du soin

Par Sylvia Becerra, sociologue des risques, CNRS.

Tremblement de terre de la Guadeloupe. Bibliothèque nationale de France


Courons-nous tous vers l’Apocalypse ? En 2009, le Secrétaire général de l’ONU répondait oui, « avec le pied sur l’accélérateur ». Dérèglement climatique, catastrophes naturelles, pollution de l’eau, accidents industriels et pandémies font partie des inquiétudes quotidiennes. Mais comment nos sociétés abordent-elles la notion de risque ?


Qu’est-ce qu’un risque ?


Aléa et enjeu

Le risque est généralement défini comme une probabilité : celle qu’un évènement capable de causer des dommages se produise. Il est dit « majeur » lorsqu’il peut donner lieu à une catastrophe, soit parce que la force de l’évènement déclencheur est exceptionnelle, soit parce qu’il est susceptible d’avoir des impacts très importants.

Un risque met en relation deux facteurs :

  • un aléa (du latin alea « jeu de dés, hasard »), c’est-à-dire un événement ou un phénomène plus ou moins prévisible et dangereux dont la fréquence, l’intensité et l’étendue varient : de fortes pluies, un incendie, une éruption volcanique par exemple ;

  • un enjeu, c’est-à-dire « ce que l’on risque de perdre et auquel on accorde de l’importance » : des biens matériels (maisons, infrastructures) mais aussi immatériels (pratique touristique, réputation, santé, souveraineté nationale), ou encore des conditions naturelles. La résistance d’un enjeu dépend de nombreux facteurs : son exposition à l’aléa, sa solidité ou sa faiblesse propre, sa dépendance à d’autres enjeux, la préparation à subir un choc et l’existence d’un système d’alerte efficace et anticipé.


Vulnérabilité

La vulnérabilité peut se définir comme l’ensemble des conditions préexistantes (physiques, historiques, culturelles, sociales, économiques, politiques, etc.) qui limitent la capacité d’un individu, d’un système ou d’une organisation à anticiper, résister voire s’adapter de manière adéquate à un danger.


Selon le sixième rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC), publié en 2021, plus de 3,3 milliards de personnes dans le monde vivent dans des conditions très vulnérables au changement climatique.


Vulnérabilité humaine et vulnérabilité des écosystèmes dépendent intimement l’une de l’autre. Chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire met en danger davantage d’espèces et leurs milieux de vie. Mais la vulnérabilité est aussi sociale : elle accroît la difficulté d’un individu, d’un groupe humain, ou même d’un territoire à réduire les impacts d’une catastrophe. Étroitement liée à la précarité, à la marginalisation et à la pauvreté, elle diffère selon les territoires : les peuples autochtones d’Amazonie, les petits producteurs d’Afrique sub-saharienne, ou les populations migrantes du Moyen-Orient connaissent par exemple une vulnérabilité accrue.


Quels sont les risques aujourd’hui ?


Il existe de nombreuses manières de regrouper l’ensemble les risques majeurs par catégories. En faire une typologie exhaustive est difficile, mais il est possible d’en esquisser les contours.


Risques naturels, climatiques, environnementaux ?

Sous le terme générique de « naturels » sont rassemblés des risques très divers :

  • géophysiques (séismes, volcans)

  • gravitaires (liés aux pentes : éboulements, glissements de terrains, avalanches)

  • liés à l’eau (inondations, submersions marines, sécheresses)

  • climatiques (des tempêtes aux cyclones, ouragans ou typhons selon la vitesse des vents et leur localisation).


Le terme de « risques naturels » est aujourd’hui fortement critiqué, la science ayant montré que les humains sont souvent à l’origine de leur survenue. Par exemple, un incendie peut être dû à un mégot de cigarette mal éteinte ou au manque d’entretien des zones à risques.


Le « risque environnemental » désigne quant à lui soit une menace ou un danger potentiel ayant des causes naturelles et/ou lié aux « choses environnantes » (aménagements, industries), soit un danger pouvant causer des dommages sur la nature et l’environnement et ce qui en dépend, comme des pollutions industrielles ou des contaminations pétrolières, etc. Ces pollutions peuvent avoir des effets sur la santé et la sécurité des populations, les particules et éléments toxiques étant en effet parfois transportés sur de grandes distances.


Risques sanitaires liés à l’environnement

Remis sur le devant de la scène par la pandémie de covid-19, les risques sanitaires sont souvent liés à des facteurs environnementaux au sens large.


Les affaires sanitaires et les pandémies regroupent les infections respiratoires aiguës, les épidémies animales (épizooties) dont certaines peuvent se transmettre à l’homme (zoonoses) telles que la peste ou la rage, et les maladies dites « à vecteur » comme le paludisme ou la dengue, transmises par des tiques ou des moustiques.


Les risques toxiques sont quant à eux des risques « à bas bruit », souvent minorés, tels que la pollution atmosphérique. Dans le monde, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime que 99% des personnes respirent un air qui ne correspond pas aux normes de qualité minimales. En 2022, des chercheurs ont estimé que la mortalité liée aux pollutions s’élevait à 9 millions de personnes par an dans le monde, dont 6,5 millions pour la seule pollution de l’air. La grande majorité d’entre elles habitent des pays à revenus faibles ou intermédiaires où cette question n’est pas une priorité.


Risques géopolitiques

Le risque géopolitique est lié à l’existence de tensions entre les différents acteurs du jeu politique international : les États, mais aussi les grandes entreprises privées et les sociétés civiles. Ces tensions peuvent dégénérer en conflits ouverts, en actes terroristes ou entraîner une perte de souveraineté. Leurs ressorts sont pluriels et complexes : asservissement des populations par des régimes autoritaires, rivalités pour l’accès à des ressources stratégiques, intérêts économiques, propagation d’idéologies radicales violentes, etc.


Les attaques à grande échelle contre les systèmes informatiques (cyberterrorisme) constituent aussi des menaces graves dans la mesure où elles sont source de déstabilisation, en coupant par exemple les moyens de communication permettant de coordonner des actions militaires.


Risques industriels : le nucléaire en première place

Le plus souvent, les risques géopolitiques sont aggravés par l’existence d’armes de destruction massive (nucléaires ou biochimiques) et d’infrastructures hypercritiques, comme les installations nucléaires, qui peuvent faire l’objet d’actes malveillants ou d’accidents. Par exemple un défaut d’alimentation électrique peut mettre en risques le refroidissement du combustible nucléaire des réacteurs d’une centrale.


Le risque nucléaire pour le vivant est lié soit aux irradiations des organismes en raison de leur exposition directe aux rayonnements des matières radioactives, soit à la contamination chimique par des particules radioactives entrant en contact avec les corps par voie respiratoire, dermique ou digestive. L'environnement peut également être contaminé pendant plusieurs centaines d'années.


Quelles sont les réponses possibles ?


Le risque peut rarement être évité. Mesuré, étudié, il peut cependant être minimisé. Si vigilance et alerte sont importants à court terme, il est aussi nécessaire d’envisager les réponses à plus long terme.


Prévenir

Prévenir les dangers nécessite avant tout de les connaître et de les surveiller pour en tracer l’évolution. C’est le rôle des relevés de terrain, des expertises techniques ou encore des capteurs permettant de mesurer les mouvements de terrains par exemple.


Cette connaissance invite à mettre en place des dispositifs de prévention pour améliorer le niveau de sécurité, notamment en informant les populations. Toutefois être informé ne suffit pas pour changer : beaucoup de personnes ou d'organisations, même si elles sont informées, ne se sentent pas concernées. Ainsi la « culture du risque » ne se réduit pas à de « bons comportements », mais se construit plutôt à long terme, comme un capital pratique composé d’expériences, de représentations, de stratégies d’action, de savoirs, savoir-être et savoir-faire. Tournée vers la protection prioritaire de certains enjeux, elle s’accumule au cours du temps et se transmet, dans une certaine mesure, aux générations suivantes.


À l’échelle collective, l'information en cas de danger imminent est généralement organisée par niveaux de risques potentiels. Par exemple, en France, pour le risque météorologique ou d’inondation ce sont des niveaux de vigilance allant du vert (situation normale) au rouge (dommages majeurs attendus) voire au violet en cas d’alerte cyclonique. Des échelles comparables sont utilisées pour la pollution atmosphérique ou le risque de sécurité lié aux attentats.


Atténuer et s’adapter

Différentes stratégies peuvent être mises en place pour réduire les dommages potentiels. Différant d’un risque à l’autre, elles visent à intervenir pour réduire la force de l’évènement déclencheur (pare-avalanches, digues, etc.), à diminuer l’exposition des enjeux (zones inconstructibles, enterrement de canalisations de transport de matières dangereuses, etc.) et à réduire la vulnérabilité (normes de construction antisismiques, aide au développement, etc.). 


Concernant le changement climatique, on parle plutôt d’adaptation. Le but est de réduire la vulnérabilité des systèmes naturels et humains aux effets attendus du changement climatique. À ne pas confondre avec l’atténuation qui consiste à réduire les émissions de gaz à effet de serre afin d’éviter que la planète ne se réchauffe au-delà de 1,5 degrés par rapport à l’ère préindustrielle (nous sommes à environ 1 degré en 2024). Cela doit permettre de limiter les impacts sur les écosystèmes et les services qu’ils rendent, notamment aux humains. Les données scientifiques, synthétisées par le GIEC, montrent que l’adaptation est une nécessité. Mais elle dépend des engagements et mesures politiques prises aux échelles nationales et internationales. Ainsi, il ne s’agit pas seulement de se préparer aux impacts attendus en améliorant l’accès à certaines ressources, ou en créant des infrastructures qui limitent l’intensité des aléas, mais bien de changer en profondeur nos modes de vie, de travail, de production. On parle « d’adaptation transformationnelle ».


Du déni au « vivre avec »

La représentation qu’on se fait d’un risque dépend des informations dont on dispose, de la connaissance des territoires où l’on se trouve et de l’expérience que l’on en a mais aussi de l’ensemble des autres risques auxquels on doit faire face. Elle constitue un imaginaire d’un d’un futur potentiellement dangereux, avec lequel il faut apprendre à vivre.


Face aux risques, les décisions des gestionnaires de crise et les comportements des populations ne sont pas homogènes : certains choisissent parfois de minimiser le danger voire de le nier, en vertu de logiques économiques, sociales, politiques, écologiques, religieuses, etc. Par exemple le fait d’avoir vécu une inondation ou une pollution environnementale peut conduire à différents choix : déménager, migrer, ou au contraire continuer à vivre au même endroit par attachement ou simplement par manque de moyens.


Vivre avec le risque est aussi une question culturelle. Certaines visions du monde invitent à s’en remettre à un tout plus grand (l’Univers, Dieu, le destin). Parfois, ce sont des logiques identitaires qui entrent en compte : par exemple partir vivre en ville quand on est exposé aux contaminations pétrolières en Amazonie représente une perte potentiellement plus grande que le risque de contracter une maladie, parce qu’on est avant tout agriculteur et que la terre est à la fois alimentation, identité et raison de vivre.


Ainsi, si les risques majeurs sont omniprésents et si certains s’aggravent avec le réchauffement planétaire, la manière d’y répondre est très variable et révèle les logiques et les valeurs qui nous animent, individuellement et collectivement.


Face aux risques majeurs et aux catastrophes, la responsabilité, la justice, l’inclusion et la solidarité sont appelés à grands cris. Mais, c’est peut-être d’abord une écologie du soin qui devrait fonder les systèmes de protection. Prendre soin de quoi ? Comment ? De soi, des autres, de son environnement plus ou moins proche, de sa planète, tout à la fois. Voilà une valeur de base pour penser avec sagesse la réponse aux risques majeurs et éloigner autant que possible la perspective apocalyptique annoncée.


Sylvia Becerra



Sur le site de la BNF, les humanités recommandent également la lecture de :

  • "La collapsologie, une politique de l'effondrement", texte de Bruno Villalba, professeur de science politique, AgroParisTech/Paris-Saclay et laboratoire Printemps (CNRS UMR 8085), ICI.

  • "L’Apocalypse dans les discours du 21e siècle", texte de Joël Schnapp, docteur en histoire des mondes modernes et professeur agrégé de lettres classiques, ICI.


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