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Le 24 février 2022, au premier jour de l'invasion russe en Ukraine, une femme et son enfant s'enfuient de Sievierodontesk,
dans la région de Louhansk. Photo Vadim Ghirda / AP
Il y a trois ans, jour pour jour, Vladimir Poutine, sous couvert "d'opération militaire spéciale", déclenchait la guerre en Ukraine. Il pensait prendre Kyiv en trois jours. Trois ans plus tard, au prix de pertes humaines colossales, l'armée russe reste embourbée dans le Donbass. En ce 24 févier 2025, les humanités mettent les petits plats dans les grands : de 8 h à 22 h, non-stop, nous serons en direct AVEC l'Ukraine, avec les Ukrainiennes et Ukrainiens qui donnent à l'Europe, et au monde tout entier, une extraordinaire leçon de résilience et de courage. Ce fil continu sera nourri de pépites, de témoignages, d'entretiens pré-enregistrés et de séquences en direct avec Kyiv, Lviv, Kharkiv, Kherson, Odessa... Le programme précis de cette journée spéciale sera dévoilé au fur et à mesure, sur cette page.
(la rédaction des humanités, avec la précieuse collaboration de Ksenyia Kravtsova)
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8 h. L'hymne ukrainien
A suivre...
Le temps de remettre quelques pendules à l'heure, cette journée spéciale pour et avec l'Ukraine débutera à 8 h 30 par un hommage au poète Maksym Kryvtsov, tué au combat le 7 janvier 2024, à 33 ans.
Nous aurons ensuite rendez-vous avec Galia Ackerman, rédactrice en chef de Desk Russie, puis avec l'artiste et navigateur Taras Beniakh.
En début d'après-midi, nous retrouverons l'avocate et militante des droits de l'homme Olexsandra Matviichuk, qui nous fait l'honneur de participer à cette journée spéciale.
Et tout au long de la journée : bien d'autres rendez-vous et entretiens, qui seront émaillés de lectures, d'extraits musicaux, etc (avec, sans doute, quelques pauses).
Les moyens humains et techniques encore limités des humanités ne nous ont pas permis de réaliser des entretiens en direct. On espère trouver une solution dans l'après-midi.
Merci d'être là.
Jean-Marc Adolphe, Kséniya Kravtsova et l'équipe des humanités.
8 h 30
En hommage à Maksym Kryvtsov
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Photo issue de la page facebook de Artur Dron, poète, soldat, et ami de Maksym Kryvtsov
Texte de Galia Ackerman, publié le 13 janvier 2024 sur Desk Russie (Lire ICI)
Il y a quelques mois, l’écrivaine ukrainienne Victoria Amelina, qui a péri dans un bombardement, parlait d’une nouvelle « génération fusillée », des créateurs morts au front ou dans des bombardements : « Comme dans les années 1930, des artistes ukrainiens sont tués, des manuscrits disparaissent, la mémoire s’efface ». Dans un article écrit peu de temps avant sa mort, elle déplorait : « Aujourd’hui plane une menace réelle, qui est que les Russes réussissent à faire disparaître une autre génération de la culture ukrainienne, cette fois à l’aide de missiles et de bombes. Pour moi, cela signifie que la majorité de mes amis pourraient être tués. Pour un Occidental moyen, cela signifierait seulement ne jamais voir leurs peintures, ne jamais les entendre lire leurs poèmes ou ne jamais lire les romans qu’ils n’auront pas encore écrits. »
L’annonce de la mort du poète Maksym Kryvtsov, âgé de 33 ans seulement, est une nouvelle confirmation des craintes de Victoria. Maksym a été tué au combat le 7 janvier 2024. Né à Rivne en 1990, il a participé activement au Maïdan en 2014, puis s’est porté volontaire pour la guerre dans le Donbass. Démobilisé en 2019, il a travaillé au Centre de réhabilitation et d’adaptation des combattants. Au début de l’invasion russe de 2022, il est retourné au front.
Quelques semaines avant sa mort, en décembre 2023, il a publié son recueil Poèmes de la guerre, reconnu comme l’un des meilleurs livres ukrainiens de l’année par le PEN ukrainien. Il voulait en offrir un exemplaire au commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Valeri Zaloujny, et rêvait de le présenter aux combattants et au public général.
La réalisatrice Iryna Tsilyk, qui connaissait bien Maksym, lui rend hommage sur sa page Facebook : « Quel talent avait Max ! Il y a une semaine environ, j’ai reçu de lui son livre de poèmes fraîchement publié, dont il était si fier. J’étais vraiment heureuse d’écrire une critique pour la couverture, car j’aime beaucoup ses poèmes. L’idée que ce livre qu’il désirait tant lui soit arrivé, mais qu’il n’ait pas pu en profiter comme il se doit, me donne envie de hurler. Max avait encore un tas de présentations à faire, il avait à monter sur diverses scènes, à lire pour les enfants et les adultes, à cuisiner ses merveilleux gâteaux au fromage blanc et à photographier la beauté de la nature et des visages humains… »
Maksym était également en train d’écrire son premier roman. On ne pourra jamais le lire… En hommage à lui, voici son dernier poème, prémonitoire :
Ma tête roule de lisière en lisière entre les tranchées
comme une boule d’herbes sèches
comme une balle
mes bras arrachés
feront des violettes au printemps
mes jambes
seront emportées par les chiens et les chats
mon sang
peindra le monde d’un rouge nouveau
Pantone sang humain
mes os
s’enfonceront dans la terre
formeront une carcasse
ma mitraillette trouée
rouillera
la pauvre
mes affaires de rechange et mon équipement
iront aux nouvelles recrues
vivement le printemps
pour qu’enfin
je repousse
en violette.
Traduit de l’ukrainien par Nastasia Dahuron
9 h : relire Victoria Amelina
Si jeune (37 ans), le temps de vivre lui a été retiré. C'était le 29 juin 2023. Parmi les victimes d'un bombardement russe sur un restaurant de Kramatorsk, il y eut l'écrivaine Victoria Amelina. Ses deux ouvrages majeurs, Homo Oblivious (sur le passé soviétique, la mémoire et l'oubli) ; et Nothing Bad Has Ever Happened (sur Lviv et l'Holocauste), pourtant couronnés de prix et traduits en plusieurs langues, sont toujours inédits en français, tout comme Le Royaume Idéal de Dom, finaliste du prix de littérature de l'Union européenne, récemment publié en espagnol par une petite maison d'édition madrilène, Avizor.
Avec le début de l'invasion russe, comme tant d'autres Ukrainiens dont la vie "civile" a basculé, Victoria Amelina avait mis entre parenthèses sa vie d'écrivaine ou plutôt, s'était engagée dans d'autres façons d'écrire l'Histoire, documentant ainsi avec l'ONG Truth Hounds les crimes de guerre. C'est à ce titre qu'elle avait exhumé et venait de faire paraître à Kyiv le journal du poète Volodymyr Vakulenko, qu'il avait enterré sous un cerisier juste avant d'être arrêté puis abattu comme un chien, sans autre formes de procès, par des soldats russes. « Lorsque vous déterrez le journal d'un écrivain kidnappé sous un cerisier, vous vous sentez quelque part dans les années 30, lorsque nos écrivains ont été fusillés, ou dans les années 40, sous l'occupation nazie », écrivait-elle.
Au lendemain de sa mort, le 3 juillet, nous lui avions rendu hommage sur les humanités (ICI), notamment en traduisant et publiant un texte magistral, qu'elle avait écrit dans le cadre de The International Writing Program, résidence d'écriture pour les artistes internationaux à Iowa City, dans l’État de l'Iowa, aux États-Unis. Nous redonnons aujourd'hui à lire ce texte, qui reste d'une formidable actualité.
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Victoria Amelina.
Repousser les limites du foyer : une histoire pour nous tous, par Victoria Amelina
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, nombreux sont ceux qui ont cru que toutes les autres frontières allaient également disparaître. Je me souviens avoir chanté la chanson Wind of Change du groupe Scorpions lors d'un camp d'été international près de Pskov, en Russie, et j'ai eu l'impression que les paroles me parlaient vraiment : "Le monde se rapproche/et as-tu jamais pensé/que nous pourrions être si proches, comme des frères ?"
N'étions-nous tous que des "enfants de demain", rêvant et croyant en un avenir meilleur ? Où en sommes-nous aujourd'hui ?
Le vent du changement s'est avéré n'être qu'une illusion, et le fait que j'y ai cru ne fait que démontrer que, culturellement et mentalement, l'Ukraine a toujours fait partie d'un Occident quelque peu naïf. La différence est que les Ukrainiens étaient destinés à faire face à la vérité un jour ou l'autre. Certains l'ont appris grâce aux récits de dissidents ukrainiens comme le poète Vassyl Stous, assassiné dans une colonie pénitentiaire russe cinq ans seulement avant la sortie de "Wind of Change" en 1990 (1). D'autres, comme moi, ont dû faire l'expérience directe du monde russe pour se rendre compte que la frontière entre la Russie et l'Ukraine n'est pas une redondance ou une formalité, mais un besoin essentiel pour notre survie.
Il semble que nous soyons tous condamnés à nous tromper constamment sur le point de savoir où s'arrête notre foyer, l'espace sûr de la confiance, et quelles sont les frontières qui devraient être particulièrement bien gardées.
Je suis née dans l'ouest de l'Ukraine en 1986, l'année où le réacteur nucléaire de Tchernobyl a explosé et où l'Union soviétique a commencé à s'effondrer. Malgré le lieu et le moment de ma naissance, j'ai été éduquée en tant que Russe. Tout un système a été mis en place pour me faire croire que Moscou, et non Kyiv, était le centre de mon univers. J'ai fréquenté une école russe, j'ai joué dans un théâtre scolaire portant le nom du poète russe Alexandre Pouchkine et j'ai prié dans l'église orthodoxe russe. J'ai même participé à un camp d'été pour adolescents en Russie et à des rassemblements de jeunes au centre culturel russe de Lviv, où nous chantions de la musique rock dite russe, qui était en fait plus honnête sur les changements qui se produisaient en Russie que les compositions naïves des Scorpions.
À l'âge de 15 ans, j'ai remporté un concours local et j'ai été choisie pour représenter ma ville natale, Lviv, à un concours international de langue russe à Moscou. J'étais très enthousiaste à l'idée de visiter la capitale russe. Les dernières lignes du deuxième acte des Trois sœurs d'Anton Tchekhov, "À Moscou ! À Moscou ! À Moscou !" auraient pu être mes mots à l'époque. Moscou me semblait être le centre de ce que je considérais comme mon foyer. Ma bibliothèque était remplie de classiques russes et, même si l'Union soviétique s'était effondrée près d'une décennie plus tôt, peu de choses avaient changé dans l'école russe que je fréquentais ou à la télévision russe, que ma famille avait la dangereuse habitude de regarder. En outre, alors que je n'avais même pas l'argent nécessaire pour voyager en Ukraine, la Russie a investi dans ma russification sans aucune hésitation.
"Heureusement, je suis devenue l'un des pires investissements de la Fédération de Russie"
Lors du concours à Moscou, j'ai rencontré des enfants de tous ces pays que la Russie essaierait plus tard d'envahir ou d'assimiler : Lettonie, Lituanie, Estonie, Kazakhstan, Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie et Moldavie. La Fédération de Russie a investi beaucoup d'argent pour que les enfants des "anciennes républiques soviétiques" comme nous soient élevés comme des Russes. Elle a probablement investi davantage en nous qu'en l'éducation des enfants de la Russie rurale : ceux qui étaient déjà conquis n'avaient pas besoin d'être tentés par des camps d'été et des excursions sur la Place Rouge.
Heureusement, je suis devenue l'un des pires investissements de la Fédération de Russie.
À Moscou, une célèbre journaliste de l'ORT, une chaîne de télévision russe de premier plan à l'époque, m'a approchée pour une interview au journal télévisé du soir. J'étais flattée et je me sentais presque comme une star. La journaliste a commencé par me demander poliment si j'aimais l'événement et la capitale russe, mais elle est rapidement passée à son véritable objectif. Elle a dit que nous savons tous que les russophones sont opprimés, puis m'a invitée à participer à la propagande : "À quel point vous sentez-vous opprimée en tant que russophone dans l'ouest de l'Ukraine ? À quel point est-il dangereux de parler russe dans les rues de votre ville natale, Lviv ?"
J'ai sursauté en réalisant que je n'étais pas du tout une star ; j'étais simplement utilisée pour manipuler des millions de téléspectateurs du journal télévisé du soir. L'énorme caméra me regardait et un grand microphone professionnel se trouvait devant moi pour la première fois de ma vie. Je n'avais que quinze ans. Mais en une fraction de seconde, j'ai dû déterminer une fois pour toutes où se trouvaient les frontières de mon pays. Après tout, je n'étais pas russe, j'étais un enfant ukrainien amené à Moscou pour renforcer certains récits russes. J'avais beau croire que la Russie était un grand pays où régnait la paix, je ne le pensais que parce que je regardais la chaîne qui essayait maintenant de manipuler une jeune femme inexpérimentée de quinze ans comme moi.
J'ai répondu : "Avec notre histoire complexe, il est normal que les Ukrainiens se sentent mal à l'aise et réagissent parfois à la langue russe. Cependant, je ne ressens aucune oppression. Peut-être vos informations sont-elles dépassées ? Je suis jeune, et il n'y a pas de problème de ce genre parmi la jeune génération". La journaliste russe, ou plutôt propagandiste, a tenté de me poser à nouveau la question, mais mes réponses n'ont pas varié. Je doute qu'ils aient jamais diffusé cette interview au journal télévisé du soir. (...)
Je me suis souvenu de cette histoire en 2022, en regardant une interview d'un homme âgé à Marioupol. Il était désespéré, désorienté et remarquablement sincère. "Mais j'ai cru en ce monde russe, vous imaginez ? Toute ma vie, j'ai cru que nous étions frères !", s'exclame le pauvre homme, entouré des ruines de sa ville bien-aimée. Il doit être encore plus douloureux de réaliser où se trouve sa véritable patrie d'une manière aussi cruelle, et si tard dans la vie.
L'immeuble de l'homme était en ruines, et l'illusion du foyer, l'espace qu'il percevait comme sa patrie, l'ancienne Union soviétique où il était né et avait vécu ses plus belles années, avait été écrasée encore plus brutalement. La propagande n'a cessé d'agir sur lui que lorsque les bombes russes sont tombées. La frontière entre l'Ukraine indépendante et la Fédération de Russie est apparue dans son esprit comme une barrière cruciale, tout comme elle l'a été dans le mien lorsque j'ai réalisé que je n'avais été amenée à la fête de Moscou que pour mentir sur ma ville natale en Ukraine, afin que les téléspectateurs russes puissent la haïr davantage encore.
Je pense que la plupart des gens conviendraient aujourd'hui qu'un mur entre nous et la Russie serait une bonne solution jusqu'à ce que la société russe subisse des changements significatifs. L'idée d'un monde où chaque voisin est un ami est une belle idée à chanter, mais en ce qui concerne la Russie, elle n'est malheureusement pas réaliste.
Lorsque nous avons chanté avec les Scorpions, nous aurions dû nous assurer que l'autre camp comprenait les paroles et ne bombardait pas en même temps Grozny, la capitale de la Tchétchénie. Autrement, il serait peut-être préférable d'avoir des références plus sages que les chansons populaires. Nous avons besoin de récits plus complexes et plus productifs.
Malgré cela, il est toujours tentant de croire au concept simple et inspirant d'accueillir chacun comme un ami et un frère. Mais cette approche fonctionne-t-elle vraiment ?
"Une chose reste incontestable : l'humanité se trompe constamment de frontières"
Au cours d'un hiver 2019 très différent, j'ai assisté à une nouvelle collision entre l'idylle imaginaire où les frontières n'existent que pour être franchies à la recherche de miracles et la réalité avec toutes ses histoires dramatiques. Alors que ma famille et moi nous préparions à célébrer Noël à Boston, dans le Massachusetts, je me suis retrouvée au milieu d'une forêt d'arbres, promettant à mon fils que nous choisirions le meilleur. Malgré mon manque d'expérience dans le choix des arbres de Noël (en Ukraine, nous avons toujours utilisé un vieil arbre artificiel, mais réutilisable), j'ai regretté de ne pas avoir cherché quelques conseils au préalable. Il doit bien y avoir un guide sur internet pour choisir l'arbre de Noël idéal.
J'allais demander au vendeur de m'aider à choisir un arbre, mais il semblait trop occupé par d'autres clients et avait manifestement besoin de vendre tous les arbres, même ceux de mauvaise qualité. Cependant, je savais ce qui lui permettrait de nous prêter attention. J'ai simplement mentionné que ce serait notre premier Noël aux États-Unis, ce qui était vrai. Et la magie de "Bienvenue en Amérique" a commencé. L'homme a immédiatement fait de nous sa priorité et nous a aidés à trouver le sapin parfait. Il semblait faire partie de ces vrais Américains qui croient que l'accueil des nouveaux arrivants est au cœur des valeurs américaines.
Je savais bien sûr que cette valeur était partagée par beaucoup, mais pas par tout le monde aux États-Unis. Après tout, c'était l'époque où Donald Trump était président. Lorsque je marchais dans les rues de Cambridge, je m'arrêtais toujours pour regarder la photo d'un enfant attachée à la clôture de l'église - la photo d'un de ces enfants qui n'avaient pas survécu à la séparation d'avec leurs parents et à la détention à la frontière. Le seul crime de la petite fille sur la photo était d'avoir traversé la frontière mexicaine pour entrer aux États-Unis avec ses parents, qui essayaient seulement de lui offrir une vie meilleure.
Le vendeur de sapins de Noël était tout aussi en colère que moi contre la politique de séparation des familles aux États-Unis. Mais les partisans de Trump avaient une idée différente de ce qu'était l'Amérique et de la manière dont ses frontières devaient être protégées. Étant donné que ces familles d'immigrants n'ont jamais essayé d'annexer des parties du territoire américain ou de construire un faux récit sur les États-Unis, comme la Russie l'a fait pour l'Ukraine, je ne comprends pas pourquoi il était facile pour les soldats russes de franchir la frontière avec l'Ukraine en 2022, mais si difficile pour les migrants mexicains d'entrer aux États-Unis en 2019.
Une chose reste incontestable : l'humanité se trompe constamment de frontières.
À l'instar des adolescents incertains de leur identité, nous laissons entrer les mauvaises personnes et empêchons les bonnes d'entrer. Nous accordons trop d'attention aux apparences, y compris non seulement à la couleur de la peau, mais aussi à la "couleur du passeport" ; au lieu de cela, nous pourrions accorder plus d'attention à des valeurs fondamentales telles que la liberté, la dignité et l'État de droit, que nous partageons ou non. Pourtant, jusqu'à présent, certains d'entre nous se laissent facilement piéger par des étrangers, comme je l'ai fait lorsque j'admirais la Russie dans mon enfance, ou ont trop peur d'eux, comme les Américains qui rêvent d'un mur avec le Mexique. Pourquoi nous trompons-nous à ce point dans le choix des personnes à qui faire confiance de l'autre côté de la frontière ? Peut-être parce que nous ne savons pas nous faire confiance dans nos propres pays. Le fait de ne pas avoir réussi à créer un espace de confiance à l'intérieur de nos pays nous expose à l'échec lorsque nous nous attaquons à nos frontières extérieures.
En tant qu'écrivaine, j'ai tendance à considérer le foyer comme le récit partagé par ses habitants. Les gens et les lieux naissent d'histoires : les poètes, les dramaturges, les anciens prophètes et les romanciers ont tous imaginé les pays et les villes dans lesquels nous vivons aujourd'hui, et leurs récits ont eu un impact considérable sur nous et sur nos relations les uns avec les autres. Mais dans quelle histoire nous inscrivons-nous ? Les politiciens pourraient suggérer de nombreuses réponses erronées. Ils pensent que l'histoire doit être cohérente et simple et qu'elle doit servir à transformer les écoliers en citoyens patriotes. Mais ma réponse est à la fois plus compliquée et plus simple : la seule histoire dans laquelle nous pouvons tous nous inscrire est une histoire vraie.
"Seules les histoires vraies nous intègrent tous dans un grand récit qui constitue un pays et nous permet d'être sincères les uns envers les autres et de regagner la confiance des uns et des autres"
La véritable histoire de l'Ukraine est complexe, douloureuse et dramatique. Par exemple, comme beaucoup d'autres dans l'est et le centre de l'Ukraine, ma famille a vécu le traumatisme de l'Holodomor et a été russifiée. Mais pendant longtemps, aucun livre n'a reflété l'expérience de ma famille ou expliqué pourquoi je n'ai pas hérité de la langue ukrainienne de mes grands-parents. Leur décision de protéger leurs enfants (mes parents) en les élevant en russe était inexplicable et me donnait l'impression de ne pas être à ma place. J'ai donc fini par écrire un roman sur des familles comme la mienne. Ma ville natale, Lviv, se trouve au cœur des "terres de sang", comme l'historien Timothy Snyder appelle les terres situées entre la Baltique et la mer Noire. Encore une fois, j'ai dû découvrir que l'armée soviétique avait tué des milliers d'Ukrainiens en 1939 ou que plus de cent mille citoyens juifs de Lviv avaient péri en 1942.
De même, nos grands-parents n'ont jamais parlé en détail de l'Holodomor, également appelée la Grande Famine, qui s'est déroulée de 1932 à 1933. Les paroles populaires sur l'amour, la paix et la fraternité sont toujours plus faciles à prononcer que l'histoire vraie. Mais seules les histoires vraies nous intègrent tous dans un grand récit qui constitue un pays et nous permet d'être sincères les uns envers les autres et de regagner la confiance des uns et des autres.
Au contraire, le silence crée des fissures si profondes qu'il n'est guère possible de se sentir chez soi. Lorsque des histoires comme celles de l'Holocauste ou de l'Holodomor ne sont pas entièrement révélées, nous sommes condamnés à ne pas nous faire confiance. Qui étiez-vous ? Celui qui avait faim ou celui qui prenait toute la nourriture en 1933 ? Celui qui a tiré sur les activistes ukrainiens en 1941 ou celui qui a cherché un être cher parmi les corps en décomposition ? Celui qui, effrayé, regardait par la fenêtre quand les Juifs étaient emmenés ou celui qui les emmenait ? Celui qui a écrit au KGB au sujet de votre voisin ou celui qui a réellement aidé les dissidents ukrainiens ? Les silences ont remplacé les histoires dont on avait tant besoin. Et lorsqu'il y a un manque d'histoires vraies, il y a un manque de confiance. Nous sommes condamnés à croire la propagande et à tracer les mauvaises frontières encore et encore, sans jamais nous sentir complètement chez nous.
En Ukraine, tout a changé dans les premiers jours de décembre 2013, au début de la révolution de la dignité. Après que la police ait sévèrement battu les étudiants sur la place de l'Indépendance à Kyiv, il est devenu évident que le moment était venu d'empêcher l'Ukraine de se transformer en un État autoritaire comme la Russie ou la Biélorussie. Tous ceux qui se sentaient des Ukrainiens libres devaient prendre des risques et descendre dans la rue. Mais que se passerait-il si d'autres n'avaient pas le courage de se joindre à la manifestation ? Les quelques courageux seraient alors impuissants face à la violence policière. Pour descendre dans les rues de Kyiv, nous devions prendre le risque de nous faire confiance.
Finalement, près d'un demi-million de personnes ont manifesté. C'est alors que nous avons su que nous pouvions compter les uns sur les autres. Pour moi aussi, l'Ukraine s'est enfin sentie chez elle. Le foyer n'est pas un endroit magique et parfait, mais un endroit où, si vous êtes battu, vous pouvez être sûr que vos voisins se manifesteront pour prendre votre défense.
Les anciens silences n'ont pas disparu miraculeusement, mais nous nous faisons désormais suffisamment confiance pour créer des plateformes et des institutions qui traitent également de notre passé traumatique. Et il y a eu une nouvelle histoire vraie, dans laquelle la question "Qui êtes-vous ?" a trouvé une réponse chaque jour depuis la révolution de la dignité et l'invasion russe en 2014. La guerre était à nos portes, mais notre vision était plus claire que jamais.
Au printemps et à l'été 2014, j'étais persuadée qu'une invasion russe à grande échelle avait déjà commencé et que la brutalité s'intensifierait et s'étendrait progressivement à toute l'Ukraine. J'ai mis les affaires de mon fils de trois ans dans un sac à dos d'urgence pour que nous soyons prêts à nous cacher dans un abri antiatomique à tout moment. À l'époque, les bombes ne nous sont pas tombées dessus ; la Russie a annexé la Crimée et ruiné la vie des Ukrainiens à Donetsk et à Louhansk, mais n'est pas allée plus loin dans la force. Le monde n'a pas réagi. Les frontières de mon foyer étaient donc claires : elles coïncidaient avec celles de l'Ukraine. Personne d'autre que nous n'assurait nos arrières.
Nous étions là les uns pour les autres, et cela n'avait pas de prix. Mais qu'en est-il de la belle vision ? Si nous ne pouvons pas encore atteindre le monde parfait où nous nous soutenons tous les uns les autres, qu'en est-il de notre continent douillet, l'Europe ? Les années de l'invasion russe initiale, 2014-2015, ont été une période où de nombreux Ukrainiens se sont sentis trahis non seulement par la Russie, mais aussi par l'Occident. Nous étions des Européens attaqués, mais c'était surtout notre problème.
"Nous, Européens centraux, sommes prêts à nous battre pour l'Europe, même si parfois notre amour n'est pas réciproque"
Milan Kundera a commencé son célèbre essai La tragédie de l'Europe centrale (2) par un message du directeur de l'agence de presse hongroise envoyé par télex en novembre 1956, peu avant que l'artillerie russe ne détruise son bureau : "Nous allons mourir pour la Hongrie et pour l'Europe".
En tant qu'écrivain tchèque et l'une des figures de proue du Printemps de Prague, Milan Kundera a profondément compris ce que le courageux Hongrois avait voulu dire, à Budapest en 1956, en mourant pour l'Europe. En tant qu'écrivaine ukrainienne à Kiev en 2022, je ne peux m'empêcher de penser à l'essai écrit en 1983 par l'auteur tchèque, en exil après l'échec du Printemps de Prague en 1968.
Nous, Européens centraux, sommes prêts à nous battre pour l'Europe, même si parfois notre amour n'est pas réciproque. Cette volonté de mourir pour l'Europe malgré sa trahison et son indifférence est ce qui fait de nous des Européens centraux, que ce soit en 1956, en 1968 ou en 2014.
"Nous allons mourir pour la Hongrie et pour l'Europe", a déclaré le directeur de l'agence de presse hongroise, mais l'Europe n'est pas venue au secours de son pays. Elle n'est pas non plus venue à la rescousse des Tchèques lors du Printemps de Prague en 1968, ni des Ukrainiens en 2014. Si être un Européen central, c'est être trahi par l'Europe, l'Ukraine est certainement membre du club.
Toutefois, lorsque la Russie a commencé l'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022, l'Europe a accueilli les Ukrainiens et nous a acceptés sans condition.
J'étais hors du pays au moment de l'invasion. Mon vol de retour de l'Égypte vers l'Ukraine était prévu à 7 heures du matin le 24 février 2022. Le vol a été annulé, bien sûr ; la Russie bombardait les aéroports ukrainiens, de Kyiv à Ivano-Frankivsk. Le fonctionnaire égyptien m'a demandé "Savez-vous ce qui s'est passé ?" dès que nous sommes entrés dans le terminal. Je n'ai pas répondu pendant un moment, alors il a continué à répéter comme s'il me permettait de réaliser : "Vous ne pouvez pas rentrer dans votre pays".
Après une heure passée dans une foule désespérée d'Ukrainiens, nous étions les seuls à rester dans le minuscule aéroport. Les autres Ukrainiens ont quitté le bâtiment, se dirigeant vers les bus amenés par leur agence de voyage.
Ce jour-là, j'ai acheté des billets hors de prix pour Prague, où Milan Kundera s'était battu pour son foyer et l'Europe en 1968. À l'aéroport d'Hurghada, les citoyens de l'Union européenne se sont enregistrés avec désinvolture et se sont dirigés vers la zone de contrôle de sécurité ; tous les citoyens ukrainiens ont été priés d'attendre d'un côté. Nous avons tenté d'expliquer que les Ukrainiens pouvaient se rendre dans l'Union européenne sans visa depuis plusieurs années. Mais les employés de la compagnie aérienne nous ont répondu que cela n'avait plus d'importance : Prague devait dire à la partie égyptienne si elle était prête à nous laisser entrer dans le pays.
"Et s'ils ne nous laissent pas entrer ? m'a demandé mon fils de dix ans à voix basse.
Je n'ai pas su quoi répondre et j'ai simplement serré la main de mon fils. Je pensais au directeur de l'agence de presse hongroise qui envoyait son dernier message en 1956. Rien n'est garanti ; comme le protagoniste du poème de Robert Frost, The Death of the Hired Man, nous sommes par nature des sans-abri : personne "n'est obligé de nous accueillir".
D'autres Ukrainiens et moi-même avons attendu la décision de Prague pendant environ une heure, en discutant de rumeurs concernant un Ukrainien qui n'avait pas été autorisé à embarquer sur son vol pour l'Allemagne plus tôt dans la journée. Puis le verdict nous a été annoncé : "Vous pouvez partir".
Même lorsque nous sommes arrivés à l'aéroport de Prague, je n'étais pas sûre de ce qui allait se passer. Je me souvenais de la photo du jeune Syrien échoué sur le rivage de la Méditerranée. Aurions-nous plus de chance que les Syriens ou les Kurdes ? Je ne me suis pas du tout sentie chanceuse ce jour-là.
Pourtant, l'agent des frontières tchèque a jeté un coup d'œil à nos passeports, puis nous a regardés. Elle était plus intéressée par l'expression de nos visages que par les détails de nos passeports : peut-être était-elle nouvelle dans son travail et n'avait-elle pas encore vu de personnes dont le pays était bombardé par la Fédération de Russie. Je pense qu'elle nous regardait avec compassion. Puis elle a tamponné nos passeports sans poser de questions. J'ai réalisé qu'elle savait que le monde entier nous regardait. J'ai commencé à pleurer sans pouvoir m'arrêter, et lorsque mon fils m'a demandé pourquoi je pleurais, je lui ai répondu : "Parce que nous sommes chez nous" :
- "Mais ce n'est pas l'Ukraine", a-t-il argumenté.
- "C'est l'Europe", ai-je répondu, comme si le mot "Europe" devait tout expliquer à mon enfant.
Nous tombions, et nos compatriotes européens étaient prêts à nous rattraper. Je me suis dit que les limites du foyer venaient peut-être de s'élargir.
"Malgré tous les obstacles, je continue de croire que le rêve d'un monde sans frontières devrait être notre source d'inspiration"
Je n'ai pas eu de chance ce jour-là ; aucun d'entre nous, Ukrainiens, n'en a eu. Mais je pensais encore au directeur de l'agence de presse hongroise en 1956, à Milan Kundera en 1968 et à Oleh Sentsov en Crimée en 2014, me demandant si le modèle était en train de changer. Les frontières du foyer se sont-elles déplacées ?
Un peu plus tard, j'ai appris que les billets de train en République tchèque et en Pologne étaient gratuits pour les citoyens ukrainiens qui venaient de fuir leur pays. J'ai donc pris le train de Prague à la Pologne et, le troisième jour de l'invasion, j'ai finalement franchi la frontière ukrainienne.
À la frontière polono-ukrainienne, j'ai été témoin d'un désespoir et d'une peur indescriptibles. De petits enfants tiraient de lourdes valises, leurs grands-mères et leurs mères effrayées semblaient encore plus désorientées qu'eux. J'ai entendu les cris de la foule lorsque quelqu'un se faisait bousculer, et la voix forte du garde-frontière qui essayait d'attirer l'attention des réfugiés et d'éviter une tragédie. Pourtant, tous ces gens allaient être acceptés et même accueillis dans l'UE. Ils ne le savaient peut-être pas à l'époque, froids, affamés et craintifs à la frontière, mais à ce moment précis, les frontières de leur foyer, l'Europe, étaient en train de s'élargir pour inclure l'Ukraine.
L'Europe était leur foyer, et elle s'est avérée être un espace où nous pouvions compter les uns sur les autres, comme les Ukrainiens ont compté les uns sur les autres lors de Maïdan en 2013-2014.
Nous, Ukrainiens, sommes bien conscients des discussions autour du "privilège" des réfugiés ukrainiens. Bien que je partage les préoccupations relatives au racisme et à l'islamophobie, je pense que ce qui est arrivé aux réfugiés ukrainiens est plus qu'un simple acte de bonté. Il s'agit d'un changement de perspective, d'un changement dans l'histoire de l'Europe et, en fin de compte, d'un changement dans les frontières de ce que les Ukrainiens et les autres Européens considèrent comme leur maison commune.
L'histoire racontée par Milan Kundera dans La tragédie de l'Europe centrale est toujours vraie, mais elle n'est plus d'actualité. Contrairement à 1956, 1968 ou 2014, l'Europe est venue à la rescousse de l'un des siens, repoussant les frontières de son pays. Les Ukrainiens se battent désormais non seulement pour l'Ukraine, mais aussi pour l'Europe.
Malheureusement, cela n'aura peut-être pas beaucoup d'impact sur les réfugiés de Syrie ou du Soudan. Mais je crois que les actes de bienveillance envers un groupe de réfugiés peuvent nous apprendre à tous, y compris aux Ukrainiens, à être plus gentils envers toutes les autres personnes fuyant les guerres. Nous pouvons choisir d'exiger ou de chanter une fraternité utopique, ou nous pouvons travailler avec diligence pour repousser les limites du fragile espace de confiance partagé dont nous disposons. Malgré tous les obstacles, je continue de croire que le rêve d'un monde sans frontières devrait être notre source d'inspiration. Après tout, même les stratégies d'entreprise commencent souvent par une vision idéaliste. Nous avons donc le droit, voire l'obligation, d'"avoir de temps en temps une vision d'un monde où chaque voisin est un ami", comme l'a chanté ABBA dans une autre chanson triste mais pleine d'espoir. Il se peut que nous ne réalisions jamais complètement cette vision, mais elle peut se transformer en une stratégie qui change la réalité pour le mieux.
Personne n'est obligé d'accueillir un étranger ou de lui témoigner de l'amour, et pourtant cela arrive. Cet amour devient une histoire vraie qui change toutes les histoires à venir, y compris celles des réfugiés.
En juin 2022, je suis arrivée à Bruxelles et j'ai pris le bus de l'aéroport à la ville. Je me rendais à une réunion au Parlement européen pour discuter de la responsabilité des crimes de guerre russes. Le bus était rempli d'hommes en costume, qui se rendaient manifestement eux aussi dans des institutions européennes. Cependant, je suis peut-être la seule à avoir remarqué l'ironie de la chanson qui ouvrait la playlist du bus : "I follow the Moskva, down to Gorky Park..." (Je suis la Moskva, jusqu'au parc Gorki), chantait le leader du groupe Scorpions dans l'air de l'une des capitales de l'Union européenne en 2022. Les bureaucrates dans leurs costumes chic continuaient à taper sur leurs ordinateurs portables, sans prêter attention à la chanson et à l'histoire qu'elle véhiculait. Je savais que je n'avais pas ma place dans cette histoire. Mais je savais que nous étions venus à Bruxelles pour écrire une toute nouvelle histoire pour tout le monde, pas pour changer une playlist minable dans une navette d'aéroport.
Victoria Amelina
(traduction Dominique Vernis pour les humanités)
TEXTE ORIGINAL : https://iwpcollections.squarespace.com/victoria-amelina
NOTES
[1]. Vassyl Stous, né le 8janvier1938 à Rakhnivka, dans l'oblast de Vinnytsia, en Ukraine soviétique et mort le 4septembre1985 au camp de Perm-36, en Russie soviétique) est un poète et journaliste ukrainien, l'un des membres les plus actifs du mouvement dissident ukrainien. En raison de ses convictions politiques, ses œuvres furent interdites par le régime soviétique et il fut condamné à de nombreuses reprises ; il passa 23 ans — près de la moitié de sa vie — en détention. Il est mort au goulag, dans le camp de détention Perm-36, le 4 septembre 1985, à l'isolement, officiellement d'une crise cardiaque.
[2]. L’essai de Milan Kundera est initialement paru en français dans la revue Le Débat, en novembre 1983, sous le titre « Un Occident kidnappé, ou la tragédie de l’Europe centrale ». Ensuite traduit dans toutes les langues européennes, cet essai a sonné comme un plaidoyer et une accusation. Plaidoyer pour la défense de l'Europe centrale (Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie), qui par sa tradition culturelle appartient tout entière et depuis toujours à l'Occident, mais que celui-ci ne voit plus qu'à travers son régime politique, ce qui n'en fait qu'une partie du bloc de l'Est. Une culture qui n'est pas l'apanage d'une élite, mais la valeur vivante autour de laquelle se regroupe le peuple. Et une accusation, car la tragédie de ce foyer des "petites nations", qui se savent périssables, est en fait celle de l'Europe elle-même qui ne veut pas le voir et ne s'est même pas aperçue de leur disparition.
Le texte de Milan Kundera a été réédité en 2022 par les éditions Gallimard, présenté par Pierre Nora, et précédé d'un texte inconnu du public français, le discours du jeune Kundera au Congrès des écrivains tchécoslovaques de 1967, en plein Printemps de Prague, présenté par Jacques Rupnik.
9 h 30 : entretien avec Galia Ackerman, écrivaine, historienne, journaliste, essayiste et traductrice, rédactrice en chef du site Desk Russie / www.desk-russie.eu
10 h 30, entretien avec Taras Beniakh, artiste et navigateur
Diplômé de l'école d'art de Lviv (une capitale intellectuelle et culturelle), Taras Beniakh est ensuite devenu charpentier maritime. Par passion : pour restaurer une tchaika, un bateau avec lequel les Cosaques naviguaient sur le Dniper, et au-delà. On peut lire le récit de cette extraordinaire aventure sous la plume du rédacteur et photographe Bernard Grua, ICI.
On peut aussi regarder (ci-dessous) le bref reportage consacré par France 3 Bretagne en 2017 :
Et pour les humanités, un entretien particulièrement vivant, réalisé le 23 février 2025 :
14 h. Entretien avec Oleksandra Matviichuk, prix Nobel de la Paix 2022, directrice de l'ONG Centre pour les libertés civiles
16 h 45 : Avec Grugoryi Choubaï
Torturé, harcelé par le KGB, Grugoriy Choubaï est mort en 1982. Il n’avait que 33 ans. Son étoile fugace a éclairé l'horizon sombre des années 1970 en Ukraine, sous occupation soviétique. De Grugoryi Choubaï, nous avions publié pour la première fois en France, le 24 février 2023 (ICI), un poème, "Herbe". Le revoici, avec un bonus spécial pour aujourd'hui.
Je suis herbe ancestrale
herbe sauvage
herbe jusqu’au brin arraché
jusqu’à la tige piétinée pour finir
abreuvée de goudron chaud
sous lequel je semblerais enterrée pour toujours
Mais ce matin
j’ai fracassé vos asphaltes
je pousse
voilà que je vous arrive à la taille
je pousse
voilà que je vous arrive
jusqu’au cou je pousse
voilà que je vous arrive
jusqu’aux yeux je pousse
et je vous adresse
un regard prophétique
Et voilà que je vous dépasse,
moi herbe
je sais que cela vous déplaît
que je vous dépasse
alors demain
vous m’enverrez vos bulldozers
à nouveau vous me déracinerez
ou me taillerez au cordeau
et toutes les heures soigneusement
vous m’arroserez avec l’eau du robinet
Mais ce matin
j’ai fracassé vos asphaltes
je pousse
voilà que je vous arrive à la taille
je pousse
voilà que je vous arrive
jusqu’au cou
je pousse
voilà que je vous arrive jusqu’aux yeux
je pousse
et je vous adresse un regard prophétique
Et à ce moment-là
je vais me taire
comme mes cousins civilisés du gazon
parce que je ne suis
qu’une herbe
pas simplement venu vous rappeler
que j’existe parce que
vous en avez oublié d’autres
que moi je suis venu vous rappeler
que vous êtes humains
et que vous aussi vous devriez
grandir tous les jours
je suis herbe
Traduction O.Deck et Ksenyia Kravtsova
19 h 30 : Entretien avec Diana Klochko, critique et historienne d'art
20 h 30 : Entretien avec Danylo Movchan, iconographe et aquarelliste
21 h 30 : Entretien avec Christian Castagna, conseiller / analyste en affaires européennes et internationales
22 h : Entretien avec André Markowicz, poète, traducteur
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André Markowicz (capture d'écran)
Cet entretien avec André Markowicz vient clore la journée "spécial Ukraine" des humanités. Pas tout à fait, cependant : il reste encore quelques compléments qui pourront être publiés des prochains jours...
Parce que vous le valez bien, les humanités ce n'est pas pareil. Pour soutenir : dons (défiscalisables) ou abonnements ICI
Merci pour tous ces témoignages
Sur les obstacles pour retrouver les enfants, cf https://theconversation.com/enfants-ukrainiens-deportes-en-russie-faut-il-creer-une-base-de-donnees-adn-pour-quils-retrouvent-leurs-familles-249823